Impacts sociaux et organisationnels du web social


8.5 Prospectives

Dans cette dernière partie, après avoir vu les liens avec le passé et les impacts aujourd’hui, nous allons voir quelques pistes vers le futur. Il existe peut-être deux pistes, un peu antagonistes, basées sur des prémisses opposées : le futur passe par les machines, comme adjuvant à notre réussite collective ou par le groupe, comme force émergente pour nous guider.

Serait-il possible que les êtres humains et les ordinateurs agissent collectivement de manière plus intelligente, qu’il soit plus que la somme de n’importe quels individus, groupes ou ordinateurs ? Si on voit le Web comme un réseau gigantesque de systèmes de hiérarchisation et d’évaluation des informations, peut-on y voir une "intelligence collective" qui en émanerait ? Quel usage des réseaux sociaux ferons-nous pour répondre aux besoins à venir ?

Il y a inévitablement un impact causé par cette l’évolution technique et qui se lie avec la mondialisation économique, culturelle et politique en cours : l’accélération et l’ampleur des changements dans notre "société de l’information" touchent plusieurs sphères de nos vies. Le système éducatif en première ligne. Comment augmenter nos capacités et nos habilités pour manœuvrer dans un monde où les repères changent ? La prospective cherche à répondre à ces questions.

Deux pistes. La première, que l’on qualifiera de piste cybernétique, montre que la machine sera seule capable de combler notre déficit face au tsunami d’information. La seconde, la piste collaborative, repose sur l’homme comme seul être doué pour évaluer le sens dans cet océan d’information. Regardons deux vidéos avant.

Did You Know ? était une présentation originalement en PowerPoint de Karl Fish et Scott McLeod, professeurs, destinée à une rencontre de professeurs dans une école secondaire du Colorado. Une première version vidéo a été produite et a connu un grand succès sur le web. Il en existe plusieurs versions et celle-ci a été traduite en français. Basé sur une perspective occidentale (et surtout américaine) elle propose une série de questions pour les professeurs, et par extension à tous, qui mets en lien plusieurs statistiques et donne à voir un monde en accélération qui exclue la possibilité d’un statu quo.

Regardez cette vidéo :

Le saviez-vous ? (Did You Know ? 2.0 version française)

Répondez

Quel est la statistique qui semble la plus importante ? Comment vous, votre famille, votre entreprise, votre communauté, êtes préparé à réagir face à ces changements ?

Michael Wesch, professeur universitaire au Kansas, propose une vidéo qui résume bien la synergie entre les gens via la technologie. La montée d’Internet force à redéfinir certaines choses. À quoi ressemble une société qui intègre ses nouveaux défis ? De quelle façon réussira-t-elle à intégrer ces nouvelles sommes de connaissance et relever les défis cognitifs qui l’accompagnent. Les nouveaux usages des outils sur le web, dit 2.0, donne une aperçu des questions à venir.

Regardez

Web 2.0 ... The Machine is Us/ing Us http://www.youtube.com/watch?v=6gmP4nk0EOE

Répondez

Pourquoi pense-t-il qu’il faut redéfinir certaines choses ? Avec lesquelles, êtes-vous d’accords ? Pourquoi ?

9.5.1 La piste cybernétique

John von Neumann est sans doute l’un des premiers à soutenir l’idée que le cerveau fonctionne comme une machine, notamment en modélisant le neurone en module communiquant avec deux valeurs, 0 et 1, (absence ou présence d’un influx nerveux), comme le ferait un module dans un ordinateur. Son intuition permet d’ouvrir la voie à la reproduction artificielle de l’intelligence.

Les modèles connexionnistes basent leurs concepts sur des matrices "apprenantes", aux intersections modulant dynamiquement un "poids de connexion", une valeur changeant chaque fois que l’unité est sollicitée. Comme le cerveau apprends de l’expérience, les machines peuvent emmagasiner sur les noeuds de cette matrice, par essais et erreurs, des informations. Les noeuds modulent ses réponses et "apprends". Les jeux d’échecs sont peut-être un des domaines où le progrès a été le plus frappant et où la force "brute" de la puissance de la machine montre qu’il pourra éventuellement simuler correctement l’intelligence. (voir l’intro au connexionnisme sur Wikipédia si vous voulez en savoir plus)

Haugeland, professeur à Chicago, dans son livre "L’esprit dans la machine", rappelle la difficulté de l’intelligence artificielle à reproduire l’intelligence humaine, parce que le calcul brut, fondé sur la logique formelle, s’accomode mal de la logique sémantique humaine ("comprendre la signification des symboles"). Tout au plus, cherchera-t-elle à la simuler.

Quoi qu’il en soit, l’idée connexionniste cherche à simuler justement ça. À sa base, il demande que le "système" soit crée avec des valeurs de base, indifférenciées, sans forme pré-établie et qu’il s’adapte aux impulsions de l’environnement, se formant peu à peu, en réponse aux stimulus, pour trouver un état stable, un écho approprié aux inputs. On peut voir comment, progressivement, après essais et erreurs, un système semble avoir une "intention" (état généralement seulement accordé à une intelligence). Le cerveau humain peut être modélisé comme une synergie d’unités représentant mathématiquement une "connaissance" du monde.

Le cerveau global
Internet, aussi, d’une certaine façon est un énorme réseau où les noeuds sont les documents. L’algorithme de Google (le fameux "pagerank") est un "module" qui permet dynamiquement de pondérer chacun de ses noeuds. Comme dans une matrice connexionniste.

Kevin Kelly en 2005 a poussé le concept jusqu’à dire que nous "serions" le web, les synapses d’un gigantesque cerveau planétaire. Dans son article, dans un numéro du Wired ("We are the web"), il résume bien ces idées qui correspondent à cette "piste cybernétique" pour expliquer l’émergence de quelque chose de nouveau :

« This planet-sized computer is comparable in complexity to a human brain. Both the brain and the Web have hundreds of billions of neurons (or Web pages). Each biological neuron sprouts synaptic links to thousands of other neurons, while each Web page branches into dozens of hyperlinks. That adds up to a trillion "synapses" between the static pages on the Web. The human brain has about 100 times that number - but brains are not doubling in size every few years. The Machine is. »

« (...) Google turns traffic and link patterns generated by 2 billion searches a month into the organizing intelligence (...) »

Les images qu’évoque cette vision frappent bien sûr l’imagination.

On peut donner un contre-exemple. La somme de tous les panneaux routiers et l’infrastructure autoroutière forme le système nerveux d’une nation. Mais dans ce cas-ci, on prête moins facilement une intelligence à l’asphalte. Ce n’est que de la signalisation après tout. Dans cette vision du monde, il faut y voir, au préalable, que les faits sociaux sont réduits à des données techniques, et en cela, on reconduit la conception cybernétique de rapports humains modélisés. Cette croyance dicte que tous nos processus de commande et de communication soient modélisables.

Quand Kelly conclut « There is only one time in the history of each planet when its inhabitants first wire up its innumerable parts to make one large Machine. Later that Machine may run faster, but there is only one time when it is born. You and I are alive at this moment. » il touche une corde sensible. Mais il ne permet pas de comprendre la nature réelle de ce "cerveau". C’est qu’il y a une confusion entre la capacité à transmettre des informations (ce que les machines et les humains font bien) et la capacité de produire et d’émettre des messages signifiants (ce que seuls les humains font).

La cybernétique, suivis des sciences cognitives, ont repoussés dans ses derniers retranchements la définition de qui fait de nous un ’animal intelligent’. Il n’y a qu’un pas, vite franchi, pour placer la technologie comme prochain prétendant au trône. La montée en puissance des ordinateurs, leur force de calculs à l’oeuvre, ouvre la perspective qu’un jour les humains soient dépassés. Ou du moins, fortement assisté par les machines pour traiter la complexité du monde.

La Singularité
Wikipedia décrit la Singularité technologique (ou simplement la "Singularité") comme « un concept, selon lequel, à partir d’un point hypothétique de son évolution technologique, la civilisation humaine sera dépassée par les machines ».

Vernor Vinge, professeur à la retraite de la San Diego State University, évoque dans son essai "The Coming Technological Singularity" que la capacité de traitement de l’information d’un ordinateur grand public dépasserait dans quelques années celui du cerveau humain, et, dans les décennies suivantes, celui de toute l’humanité au complet.

Raymond Kurzweil, un informaticien américain poursuit sur la même lancée que Vinge. Les fonctionnalités du cerveau humain seraient reproductibles et seront même copiées bientôt par la technologie. Dans ses livres qui ont relancé récemment la discussion sur le sujet, ce moment où la machine dépasse l’homme (du moins dans sa capacité de traitement) serait même souhaitable. Et ce moment serait très proche. La technologie, sous tous ses angles, nanotech, informatique, internet semble être sur une lancée exponentielle que rien n’arrêterait. Plus d’info ici.

Quoi qu’il en soit, on est loin d’avoir prouvé que la poursuite exponentielle de la technologie soit une réalité sur le long terme (il existe des problèmes de consommation de ressource énergétique d’un côté et de limite quantique de la miniaturisation de l’autre), l’impression que cela donne à court terme est que la force brute informatique, sur des immenses fermes de data, peut permettre la résolution de problème auparavant insoluble. On pense aux immenses collections de données personnelles qui peuvent être recoupées pour permettre le recoupement d’intérêts personnels entre individu ("Facebook personnal graph" se veut une représentation de ses contacts tout azimut) ou pour répondre à une recherche d’informations (Google recoupe une clé de recherche avec un algorithme permettant d’extraire sa "pertinence" ). Google serait cette énorme machine, dont parle Kelly, qui possède nos données personnelles et peut déduire nos désirs à partir d’inductions élaborées et de statistiques poussées.

On peut comprendre le chemin parcouru grâce à cette simple anecdote sortie en mai 2009. Google, face au départ de nombreux collaborateurs à "haut potentiel", dit travailler sur un algorithme mathématique pour détecter qui voudrait partir avant même que cette personne ne s’en rende compte elle-même (« une hémorragie de cerveaux qui pourrait nuire à sa capacité à long terme à se montrer compétitif »). L’algorithme de Google examine les promotions obtenues et l’historique des salaires des employés, et tente ensuite d’identifier qui parmi les employés de Google seraient sur le point de quitter la compagnie. (Source)

La force brute informatique caractérise cette piste cybernétique comme solution à nos problèmes à venir. Dépassés par les événements, les humains compteront de plus en plus sur la machine pour pallier à leur manque cognitif...

9.5.2 La piste collaborative

Avec la montée du web social, l’information, produite et agrégée socialement, offre aussi des résultats intelligents et est une réponse adhoc à la surabondance de l’information. L’intelligence collective est le rassemblement de nombreux jugements uniques et isolés, mais dont la somme offre une pertinence surprenante dans plusieurs situations. Ne serait-ce pas là une stratégie qui émerge pour retrouver du sens dans le chaos (c’est à dire isoler le signal dans le bruit) ?

Le filtrage collaboratif
Dans le flot continu d’information, l’Homme aura à assumer pleinement son état d’animal sémiotique et réalisera tôt ou tard qu’il est créateur de sens. La culture "postmoderne" semble mettre sur le même pied d’égalité toutes les idées et les croyances. Ce serait résumer trop simplement la théorie. La culture "postmoderne" insinue davantage qu’il n’y a pas de différence de nature entre les idées. Elle sont toutes fait de la même étoffe. Mais alors comment s’y retrouver ?

"Cela vient du fait que le Web a été principalement regardé comme une technologie révolutionnaire dont l’effet immédiat était de faire éclater toutes les procédures légitimes existantes d’accès à la connaissance en donnant ainsi à ses usagers une nouvelle liberté intellectuelle, la liberté de produire, d’avoir accès et de diffuser des contenus d’une manière totalement libre." dit Gloria Origgi, chercheur au CNRS. Elle dit que le succès du Web "vient de sa capacité à fournir non pas tant un système potentiellement infini de stockage de l’information, qu’un réseau gigantesque de systèmes de hiérarchisation et d’évaluation dans lesquels l’information prend de la valeur pour autant qu’elle a déjà été filtrée par d’autres êtres humains."

Face aux enjeux à venir, signalé par les professeurs du Colorado dans le vidéo Did you know, la société de l’information induirait une augmentation de l’importance que l’on doit porter à la « réputation » des informations (et des gens) – c’est-à-dire la manière dont les autres les évaluent et les classent — Origgi dit que la réputation risque d’être la seule manière dont nous pouvons tirer une information à son sujet. La "sagesse collective" se chargera de hiérarchiser ces "choses". On verra apparaître donc des "systèmes de réputation" qui se metteront en place pour pallier à ce problème.

"Un système de réputation est un genre spécial d’algorithme de filtrage en collaboration qui détermine les classements pour un ensemble d’agents fondés sur les opinions que ces agents ont les uns des autres. Un système de réputation collecte, répartit et rassemble les réponses (feedback) concernant le comportement passé des participants." Pour plus d’information Sagesse en réseaux : la passion d’évaluer par Gloria Origgi (2008)

L’enjeu de la réputation deviendra très important, et rejoint la problématique d’autorité de toute source. L’influence reste toute de fois une notion difficile à évaluer de façon systématique. Vous trouverez ici un tableau qui permet de donner quelques indices de départ si vous vous intéressez à la question : http://rossdawsonblog.com/weblog/archives/2009/05/launch_of_the_i.html

Le web social comme identité
Dans ces grandes lignes, Internet avait ses précurseurs. Premièrement, Vannevar Bush (EN), en 1945 et son Memex, proposait un concept qui était ni plus ni moins qu’un accès à toutes les informations du monde. Ensuite, Ted Nelson a ensuite proposé durant les années 60, Xanadu qui établissait les bases de l’hypertexte, terme qu’il façonne pour l’occasion. Son projet était fondamentalement un web avant le web.

Ces penseurs ont souvent prévu la connexion des idées, de l’information et des machines.Mais on parle peu des gens. Pourtant, on aurait tort aujourd’hui de voir le web social comme un apport inattendu, un effet collatéral, de quelque chose que l’on aurait "pas prévu" en créant le web. L’aspect social est fondamental dans les sociétés humaines.

Theodore Zeldin, historien, sociologue et philosophe britannique explique :

"Beaucoup de gens ont un but qui va au-delà de la recherche de connaissances. Ils sont à la recherche de nouveaux types de contacts. Dans le passé, les gens croyaient communément que leur ambition était soit d’acquérir du pouvoir, soit d’accumuler du savoir. Mais je crois que la plupart des humains sont à la recherche d’amants, à la recherche d’amis, à la recherche de gourous, à la recherche de collègues (...) L’Internet peut sembler au premier abord être l’outil idéal pour permettre d’entrer en contact avec des gens dont, par le passé, on n’aurait jamais croisé le chemin." (source http://www.auradigital.net/web/Art-i-cultura-digital/Documents/le-futur-de-linternet-une-conversation-avec-theodore-zeldin.html )

Une société de l’information, on peut la voir comme un champ relationnel, un réseau de relations intersubjectives, qui représente la matière concrète de notre existence composé de ces multiples fils qui relient chacun d’entre nous à d’autres.

"Chacun se réalise lui-même dans l’échange d’informations avec les autres" écrivait il y a longtemps, Vilém Flusser, philosophe tchèque, dans La Civilisation des médias (p.129), bien avant la popularité des micro-ordinateur. Il y parle de "télématique", technique "grâce à laquelle nous nous rapprochons les uns les autres sans être obligés pour cela de faire un effort quelconque". Cela fait sourire aujourd’hui, mais quand il précise que c’est ce qui permet "le rapprochement existentiel d’êtres éloignés dans l’espace et le temps, et leur réalisation réciproque", il est en train de résumer, bien des décennies avant son avènement, le web, où l’aspect social était bien prévisible.

La réflexion de Flusser ne s’arrête pas là. Il dit que les réseaux réalisent aussi la "virtualité du soi" (et dont les synonymes aujourd’hui seraient "identité en ligne", "téléprésence", "avatar"...), Il voyait bien des années avant sa réalisation que ces réseaux concurrenceraient les mass-média organisés en faisceaux (le "faisceau unidirectionnel" des médias de masse entraîne selon lui une forme de vie irresponsable, abêtissante, pour l’humain -c’est la critique habituelle que l’on fait à la télévision.)

Les blogues, Twitter, Facebook et les réseaux sociaux participent à la fabrication d’une identité comme on l’a vu au module 6. Nous trouvons avec Flusser peut-être une réponse à la question posée au début de ce chapitre, vivons-nous une rupture ou est-ce la continuité. Il s’agirait bien plus que d’une nouvelle "culture" montante, concurrente, dans le contexte actuelle de la civilisation de masse. Nous assisterions à un tournant capital et décisif qui déborderait sur une nouvelle "civilisation" : celle du réseau.

"Si la connexion en réseau se répandait dans les mass-média et s’imposait à travers eux, [si les réseaux] avaient le pouvoir de déchirer la structure en faisceau, alors la société d’information utopique nous permettant de nous réaliser les uns par les autres serait passée, sur le plan technique et donc aussi existentiel, dans le domaine du possible.".

Cette utopie, qu’entrevoyait Flusser, et, pour paraphraser Kelly, nous serions en train de la vivre aujourd’hui.

Conclusion
Que ces changements annoncés soient ’une rupture’ ou une ’continuité’, l’impact du web social se fait assurément sentir.

« (...) les effets d’un médium sur l’individu ou sur la société dépendent du changement d’échelle que produit chaque nouvelle technologie (...) » écrivait Mcluhan en 1964 : « le médium, c’est le message ». Slogan qui eu un certain succès, mais dont la signification veut dire que le « message » d’un médium ou d’une technologie, c’est le changement d’échelle, de rythme ou de modèle qu’il provoque dans les affaires humaines (Pour comprendre les médias, p.24).

Vous êtes en mesure maintenant de saisir les enjeux et les opportunités du médium. Le web social est plus qu’une mode, même si les outils et certains usages le sont peut-être. Tant qu’Internet permettra une communication bi-directionnelle et à faible coût, libre et décentralisée, nous verrons se perpétuer ces impacts au point peut-être de faire paraître le passé récent ("l’avant-internet") comme une époque si lointaine que nous n’en saisirons peut-être plus les tenants et les aboutissants.

Ce phénomène récent, comme vous le constatez, se développe, on l’a dit, très rapidement, et change de forme régulièrement. C’est à vous maintenant de poursuivre votre travail de veille pour vous maintenir à jour et à suivre son évolution.