Éric Bédard, professeur à la Téluq

ebedard@teluq.ca

Chronique de la Révolution tranquille

Vive les épouses libres !

Le samedi 20 novembre 2010

Dans l’éditorial inaugural du tout nouveau magazine Châtelaine, dont le premier numéro paraît en octobre 1960, Fernande Saint-Martin écrit : « les beaux-arts et la politique, l’éducation, la science ou les problèmes sociaux ne sont plus aujourd’hui une chasse gardée du sexe fort ; il est bon aussi que "l’honnête femme" ait des "lumières sur tout", puisque son sort et celui de ses enfants sont liés au destin du monde ».

En 1960, les Québécoises ont le droit de vote depuis 20 ans. Elles sont admises au barreau depuis 19 ans et sont de plus en en plus nombreuses à occuper un emploi. Depuis 1945, les mères au foyer reçoivent directement les chèques d’allocations familiales. Ces acquis, les Québécoises les doivent à des femmes comme Marie Gérin-Lajoie, Idola Saint-Jean et Thérèse Casgrain. Elles les doivent aussi aux jeunes institutrices et aux religieuses dévouées qui les ont formées.

Première femme députée

En 1961, Claire Kirkland-Casgrain est la première femme élue députée à l’Assemblée législative du Québec. Jean Lesage la nomme presque aussitôt ministre « sans portefeuille ». Parce qu’elle n’avait rien d’une révolutionnaire agressive, certaines historiennes féministes la présenteront plus tard comme une « députée alibi », « la première femme objet de la politique québécoise ». Un jugement beaucoup trop sévère pour cette diplômée en droit de l’Université McGill, membre du barreau depuis 1952, qui procurera de nouveaux droits aux femmes mariées.

Adopté en 1866, le code civil du Québec proposait une vision très traditionnelle de la famille. Une fois mariée, la femme avait les mêmes droits qu’un mineur ou un simple d’esprit. Elle ne pouvait signer de contrats ni intenter une action en justice. Un homme pouvait demander le divorce si sa femme le trompait mais pas l’inverse. Elle devait se soumettre à l’autorité de son mari et ne pouvait exercer un autre métier que lui ou être marchande sans le consentement de son époux. Contre le mari ivrogne qui gaspillait sa paie à la taverne du coin, l’épouse responsable des enfants n’avait aucun recours car c’était l’homme qui, légalement, contrôlait les cordons de la bourse.

Au Québec comme ailleurs, des femmes ont milité pour que les épouses aient plus de droits. Jusqu’en 1964 cependant, la classe politique, qui reflétait les mœurs du temps, fit la sourde oreille. En 1930, une commission décréta que le code civil était un « chef d’œuvre de psychologie sociale » et conclut à « l’absurdité de la théorie dite des droits égaux pour tous ». Celles qui osaient contester ce cadre légal étaient aussitôt accusées d’importer des idées étrangères et subversives.

Réformer le code civil… et la société

La réforme du code civil présentée par la première femme ministre de l’histoire du Québec allait complètement transformer le statut de la femme mariée. Grâce à sa loi 16, la femme était désormais l’égale de l’homme au sein de la famille. Elle pouvait aussi pratiquer un autre métier que celui de son mari ou quitter le foyer familial si elle se sentait en danger.

Durant les années de la Révolution tranquille, la cause des femmes est peu à peu associée à de nouveaux combats, moins politiques, plus sociaux ou culturels. Les plus radicales créent la Fédération des femmes du Québec (FFQ) en 1965 et militent en faveur de la décriminalisation de l’avortement et contre les stéréotypes sexistes. Les plus modérées fondent l’année suivante l’Association féminine pour l’éducation et l’action sociale (AFÉAS) et visent surtout les femmes d’affaires ou celles qui travaillent avec leur mari dans des entreprises familiales.

Quelle que soit leur ardeur militante, la plupart des Québécoises désapprouvent la décision de l’Église catholique d’interdire la pilule anti-contraceptive en 1968. Plusieurs d’entres elles pratiquaient déjà l’espacement des naissances, parfois même avec la bénédiction de curés avant-gardistes. Cette décision approfondira considérablement le fossé entre le Québec et le Vatican.

On est capable !

Le samedi 20 novembre 2010

D’une humeur massacrante, Pierre Bourgault, le jeune chef du Rassemblement pour l’Indépendance Nationale (RIN), se rend à l’aréna de Montréal-Nord. En ce 1er juin 1966, le Québec vit les derniers jours d’une longue campagne électorale. Les organisateurs du parti lui ont promis une foule de 5000 partisans. Bougon, le chef indépendantiste anticipe l’humiliation d’un amphithéâtre à moitié vide. Une crainte non fondée puisque 10 000 militants répondent à l’appel. La foule enthousiaste scande « On est capable » : le slogan du RIN qu’on voit sur toutes les banderoles. Ému par ce spectacle inattendu, Bourgault écrira plus tard : « Ils étaient le Nouveau-Québec. Ils étaient l’indépendance. Ils étaient la vie ».

Marcel Chaput

Six ans plus tôt, une petite poignée de militants fondaient le RIN, un nouveau mouvement indépendantiste dans un hôtel des Laurentides. Docteur en biochimie de l’Université McGill, fonctionnaire fédéral, Marcel Chaput (1918-1991) en sera le premier président. Cette activité militante indisposera grandement ses patrons. En 1961, ce père de famille de Hull est cavalièrement congédié par l’État canadien. Parmi les premiers militants indépendantistes, en général plus jeunes et sans attache, il est certainement celui qui paiera le plus cher de sa personne.

L’année de son congédiement il publie Pourquoi je suis séparatiste ?. Le petit ouvrage de 150 pages, qui constitue le premier argumentaire moderne en faveur de l’indépendance, connaît un immense succès de librairie. « C’est tout à la gloire de notre peuple d’avoir survécu dans les conditions difficiles qu’il a connues, écrit Marcel Chaput dans sa conclusion. Mais la survivance n’est pas une fin en soi. Elle n’a de sens que pour autant qu’elle mène à la Vie ». Contre l’avis de ses amis du RIN, il fonde en 1962 le Parti républicain. Hélas pour lui, le Parti connaît de gros problèmes financiers que les deux grèves de la faim de Marcel Chaput ne vont pas réussir à surmonter.

La Cause avant l’idéologie

À partir de 1963, le RIN sera de plus en plus infiltré par l’extrême-gauche qui assimile la cause du Québec à celle des peuples du tiers-monde. Pour ces jeunes révolutionnaires en herbe, l’indépendance n’était plus un bien en soi, mais un moyen en vue d’instaurer un régime socialiste. Cette vision des choses indisposera un certain nombre de militants indépendantistes qui, en août 1964, quittent le RIN et fondent, deux ans plus tard, le Ralliement national. Lors de l’élection de 1966, les deux partis indépendantistes obtiennent 8,8% du suffrage mais ne font élire aucun député.

Le nouveau parti que René Lévesque met sur pieds en 1968 réunira des libéraux nationalistes, des anciens de l’Union nationale et les figures de proue du Ralliement national. Même s’il aura toujours un préjugé favorable pour les travailleurs et la classe moyenne, l’homme du « Maître chez nous » refusera d’asservir son parti à une idéologie et conservera une saine distance avec les syndicats. En cela, il s’inspira grandement des leçons de Marcel Chaput qui, dans le premier manifeste du RIN d’octobre 1960, avait insisté pour que « la seule raison d’être du RIN [fut] de favoriser et d’accélérer l’instauration de l’indépendance nationale », non de promouvoir la social-démocratie ou le néo-libéralisme.

Pour conclure

La grande caractéristique de la Révolution tranquille, ce n’est pas le développement de l’État-providence, un phénomène commun à l’ensemble de l’Occident, mais davantage cet esprit de reconquête économique et politique qui gagne les esprits de l’élite et du peuple. La Révolution tranquille ne fut ni de gauche, ni de droite, elle fut nationale. Le temps de la survie était terminé. Sur tous les plans de la vie collective, il fallait désormais que les Québécois puissent vivre et se développer. En transformant radicalement le Canada ou en devenant un pays indépendant.

Cinquante ans plus tard, plusieurs souhaitent poser autrement la question du Québec.

Sommes-nous à la veille de débuter un nouveau cycle historique ?

(Cette série sur la Révolution tranquille a été publiée dans les journaux de Quebecor du 26 septembre au 14 novembre 2010.)

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