Éric Bédard, professeur à la Téluq

ebedard@teluq.ca

Chronique de la Révolution tranquille

La Révolution tranquille

Le mardi 5 octobre 2010

L’année 2010 marque le 50e anniversaire du début de la « Révolution tranquille » au Québec. Avec l’implantation française en Amérique, la Conquête de 1760 et les Rébellions de 1837, cet événement est l’un des plus importants de notre histoire. En quelques années, les gens d’ici vont se doter d’un État moderne, mettre fin à leur infériorité économique, tourner le dos à l’Église catholique, passer de Canadiens français à Québécois. Des changements drastiques, révolutionnaires !

Pour le meilleur ou pour le pire, nous sommes tous les héritiers de la Révolution tranquille. Il est normal de faire l’inventaire de ce que nous lèguent les révolutionnaires tranquilles, de conserver ce qui doit l’être et de réformer les institutions qui ne répondent plus à nos attentes. Pour comprendre ce qu’est devenu le Québec d’aujourd’hui, il faut toutefois revenir à cette date charnière de notre histoire, comprendre ses réformes les plus marquantes. C’est cette histoire que je vais raconter au cours des prochaines semaines.

Pourquoi « tranquille » ?

La formule de « révolution tranquille » est postérieure à 1960. On la retrouve alors dans aucun programme politique. Étonnamment, son inventeur n’est pas un Québécois mais un journaliste torontois qui, en 1962, tente d’expliquer à son public canadien-anglais les bouleversements en train de se produire au Québec. L’image est forte mais correspond à la réalité : la formule est donc restée.

En général, les révolutions sont sanglantes. Elles entraînent des affrontements violents et des guerres fratricides. Heureusement pour nous, ce ne fut pas le cas au Québec. Si les changements apportés ont été immenses, notre révolution a été pacifique, « tranquille », et ce pour trois raisons.

D’abord parce que le fruit était mûr. Nos élites partagent alors un même constant : les Québécois accusent un sérieux retard par rapport aux autres peuples occidentaux. Mais surtout : tous conviennent que pour rattraper les autres sociétés du monde libre, une intervention accrue de l’État est nécessaire dans presque tous les domaines de l’activité humaine. En 1960, autant la droite que la gauche voit dans l’État le meilleur levier pour prendre en main notre destin collectif.

Cette révolution a aussi été « tranquille » parce que l’Église catholique ne s’y est pas opposée. Il est vrai qu’en 1960, on voit des soutanes partout. La proportion de religieux par habitant est l’une des plus élevée au monde. Mais l’Église catholique de cette époque était en train de se transformer de l’intérieur. Plusieurs courants réformateurs militent pour que l’on fasse plus de place aux laïcs et font la promotion d’une intervention accrue de l’État en éducation ou dans les services sociaux. Même le très conservateur Paul-Émile Léger, cardinal de Montréal au tournant des années 1960, chaud partisan du « chapelet en famille », va peu à peu se rallier aux grands changements en cours.

Quand commence la Révolution tranquille ?

Enfin, cette révolution a été tranquille parce qu’elle se préparait depuis des années. Le gouvernement libéral d’Adélard Godbout (1940-1944) avait préparé le terrain en adoptant des mesures importantes (ex. création d’Hydro-Québec, instruction obligatoire jusqu’à 14 ans, droit de vote des femmes). Des intellectuels et des politiciens réformateurs avaient conçu les grandes lignes des réformes à venir dans des revues ou lors de colloques.

Ajoutons que des événements marquants comme la grève d’Asbestos de 1949 ou comme l’émeute de 1955 en réaction à la suspension de Maurice Richard sont souvent présentés comme les signes précurseurs des grandes transformations qui viendront plus tard.

En somme : le Québec d’avant 1960 était moins arriéré qu’on l’a dit.

La grande noirceur, un mythe ?

Le vendredi 15 octobre 2010

Maurice Duplessis, paraît-il, avait un magnifique fauteuil en cuir rouge. « Rouge, se moquaient ses amis, n’est-ce pas la couleur des Libéraux ? ». La réponse du premier ministre du Québec d’avant la Révolution tranquille ne se faisait pas attendre : « Oui… oui, c’est un fauteuil rouge, mais n’oubliez pas que c’est mon derrière que je mets là-dessus chaque matin ! ».

Celui qu’on associe aujourd’hui à la « grande noirceur » ne manquait pas d’humour. En 1959 cependant, les blagues du chef de l’Union nationale ne font plus rire grand monde.

Un chef tout puissant

Né en 1890, Maurice Duplessis est élu pour la première fois député en 1927 et devient chef du Parti conservateur en 1933. Avec des dissidents libéraux, il prend le pouvoir en 1936. Battu trois ans plus tard, il est réélu en 1944 jusqu’à sa mort en 1959.

Célibataire endurci, travailleur acharné, Maurice Duplessis voit au moindre détail. Aucune décision n’est prise sans son consentement. De l’octroi d’un permis d’alcool à la nomination d’un juge, d’une subvention à une faculté universitaire à la construction d’un hôpital, rien ne lui échappe, tout passe par lui. Lorsqu’on veut lancer un projet, on ne demande pas l’aide de l’État, on cherche à obtenir les faveurs du chef.

Les amis du régime passent en premier. Aussitôt élu, il congédie le personnel de la Sûreté provinciale et embauche près de 2000 fonctionnaires du « bon bord ». Il utilise son pouvoir discrétionnaire pour asphyxier des institutions qui osent le critiquer ou pour faire congédier ceux qui contestent son régime ou le Québec de l’époque.

Au fil des années, il se constitue une grosse caisse électorale grâce à une ristourne de 10% qu’il exige de tous ceux qui reçoivent des contrats du gouvernement. Il obtient l’appui d’une partie du haut clergé et des investisseurs étrangers en censurant certains films « osés » et en brisant des grèves, souvent légitimes.

Des réalisations dignes de mention

Pour comprendre l’homme et son régime, il faut revenir contexte. Ses pratiques de patronage s’inspirent de celles des Libéraux. Contrairement à Alexandre Taschereau, son prédécesseur, il interdit à ses ministres de siéger à des conseils d’administration de compagnies et ne nomme aucun membre de sa famille à des postes clefs.

À sa manière, il fait progresser l’économie du Québec. S’il néglige le secteur manufacturier et ne nationalise pas l’hydroélectricité, comme il l’avait pourtant promis, Duplessis ne reste pas les bras croisés. En 1956, 85% des fermes ont l’électricité alors que, dix ans plus tôt, seules 20% d’entre elles avaient le courant. Une réalisation rendue possible grâce aux 48 coopératives d’électricité dont il encourage la création.

Non sans raison, on lui reproche de ne pas en avoir fait assez en éducation. On omet cependant de rappeler qu’il soutient le développement d’un excellent réseau d’écoles techniques et que, de 1950 à 1959, les investissements dans les universités passent de 2 à 11 millions par année. C’est d’ailleurs sous son règne qu’est fondée l’Université de Sherbrooke. Il crée un Fonds dédié à l’éducation alimenté par les revenus générés par les ressources naturelles.

Maurice Duplessis ouvre la Côté-Nord. S’il concède un vaste territoire à des intérêts américains, explique Alfred Hardy, un proche collaborateur, c’est parce que les grandes familles bourgeoises canadiennes-françaises de l’époque, toutes d’obédience libérale, auraient boudé l’Union nationale. Quant aux faibles redevances demandées aux compagnies pour exploiter nos richesses naturelles, explique l’expert Iian Gow, elles auraient été comparables sinon supérieures à celles des autres provinces canadiennes – ce qui ne veut pas dire qu’elles étaient suffisantes.

Le nationalisme de Maurice Duplessis était défensif, symbolique – on lui doit notre fleurdelisé. S’il critique les initiatives du gouvernement fédéral, il ne propose souvent rien en retour. Il lègue tout de même à ses successeurs un impôt sur le revenu des particuliers et un État sans dette. Assez pour ouvrir les chemins de l’avenir.

Peut-on parler de « grande noirceur » ? Pour un paysan catholique de Bellechasse, certainement pas. Pour une jeune femme qui aspirait à étudier à l’université et à faire carrière, à coup sûr. Tout dépend du point de vue.

Jean Lesage, une autoroute ?

Le vendredi 15 octobre 2010

Le 6 juillet 1960 se tient la première réunion du conseil des ministres qui réalisera les réformes de la Révolution tranquille. Autour de la table, des hommes de talents comme Georges-Émile Lapalme, Paul Gérin-Lajoie et René Lévesque, tous impatients de réaliser de grandes choses. « Pas de vacances en 1960 », se souvient un témoin. Le golfe, ce serait pour plus tard : la tâche à accomplir était énorme !

Expérience

Au centre du groupe, on retrouve Jean Lesage, le nouveau premier ministre qui se réserve le ministère des Finances. Dans cette « équipe du tonnerre », il est le seul qui dispose d’une expérience ministérielle.

Né à Montréal en 1912, le nouveau premier ministre grandit à Québec où sa famille déménage en 1921. Issu d’un milieu modeste, il fait des études de droit à l’Université Laval et défend très tôt les couleurs libérales, comme son oncle Joseph Arthur, nommé sénateur en 1944.

Bel homme, avocat de talent, orateur classique mais efficace, Jean Lesage est élu député libéral fédéral de Montmagny-l’Islet en 1945. Ministre du gouvernement fédéral à partir de 1953, il aime l’exercice du pouvoir et acquière la réputation d’un homme de dossiers et de décision.

Élection serrée

Après la défaite des libéraux fédéraux en 1957, il décide d’œuvrer sur la scène québécoise. Son arrivée ne fait pas l’unanimité. « Pas encore un gars d’Ottawa ! » aurait déclaré Jean-Marie Nadeau, un organisateur chevronné. L’expérience et le panache de Jean Lesage font tout de même la différence : il est élu chef du Parti libéral du Québec le 30 mai 1958.

À la fin des années 1950, l’élection des Libéraux était cependant loin d’être acquise. Durant l’été 1959, le parti demande au chercheur Maurice Pinard de sonder les Québécois. Deux tiers des électeurs se disent encore favorables à l’Union nationale. Dans la circonscription de Québec-ouest, celle où Jean Lesage compte se présenter, l’Union nationale devance les Libéraux de 6 points.

L’élection du 22 juin 1960 suscite beaucoup d’intérêt : 81% des électeurs se présentent aux urnes. La victoire libérale est claire mais on est loin du raz-de-marée. L’Union nationale conserve de solides appuis dans les milieux ruraux et fait élire 43 députés, seulement 8 de moins que les Libéraux. De plus, 34 des 51 nouveaux députés libéraux obtiennent une majorité inférieure à 5%. Même des vedettes comme René Lévesque et Paul Gérin-Lajoie passent près de mordre la poussière.

Mais une victoire est une victoire. Et Jean Lesage exulte ! « C’est plus qu’un changement de gouvernement, s’exclame-t-il devant ses partisans, c’est un changement de la vie ! (…) Le peuple méritait cette victoire. Malgré les chaîne, il a voulu se libérer de l’esclavage ».

Un programme nationaliste et réformiste

Le programme libéral est extrêmement novateur et audacieux mais reste résolument nationaliste et réformiste. Le premier article du chapitre consacré à notre « vie nationale » propose la création d’un ministère des affaires culturelles dont la première mission serait de mettre sur pied un « office de la langue française ».

« Dans le contexte québécois, peut-on lire, l’élément le plus universel est constitué par le fait français que nous nous devons de développer en profondeur. C’est par notre culture plus que par le nombre que nous nous imposerons ». Le ton est donné.

D’autres articles promettent la « gratuité scolaire à tous les niveaux de l’enseignement, y compris à l’université » et la fréquentation scolaire obligatoire jusqu’à 16 ans (plutôt que 14 ans). On s’engage aussi à mettre sur pied une commission d’enquête sur l’éducation.

Surtout, les Libéraux de Jean Lesage s’engagent à créer un ministère des richesses naturelles.

Pour le cartel financier montréalais et anglophone, c’est la fin d’une époque.

| 1 | 2 | 3 |