Éric Bédard, professeur à la Téluq

ebedard@teluq.ca

Chroniques de la Conquête

Les Rangers se déchaînent

Le lundi 17 août 2009

Battu coup sur coup à Montmorency et à Neuville, le général James Wolfe lance une véritable « politique de terreur » contre nos villages. Bombarder la capitale ne suffit plus, il faut désormais terroriser les vieillards et les femmes restés sur leur ferme et saccager le patrimoine des pionniers de la Nouvelle-France. Pour accomplir cette sale besogne, Wolfe peut compter sur des hommes qui n’ont pas froid aux yeux : les Rangers…

Ces soldats étaient des volontaires recrutés dans les colonies américaines. Pour mettre fin à la menace française en Amérique du nord et pour venger les défaites des années précédentes, des Américains avaient décidé de former leurs propres troupes de choc. À leurs yeux, toutes les méthodes étaient bonnes pour arriver à leurs fins, y compris celles pratiquées par les indiens (ex. scalps, tortures, etc.).

Baie-Saint-Paul en flamme

Dirigés par le capitaine Joseph Goreham, des Rangers reçoivent l’ordre de se rendre dans Charlevoix pour dévaster cette magnifique région. Ils débarquent à Baie-Saint-Paul autour du 9 août 1759. Une quarantaine de maisons sont incendiés. Un témoin rapporte dans son journal : « nous y avons 25 ou 30 habitans qui se sont battus autant qu’ils ont pu ». Les flammes qui embrasent le village et les environs sont si intenses qu’on aperçoit de Québec une grosse colonne de fumée qui monte vers un ciel gris… Un spectacle saisissant.

Le même esprit de destruction anime les troupes anglaises plus au sud. Le 10 août, les Anglais débarquent à Saint-Antoine (de-Tilly) et brûlent toutes les maisons et les fermes. Des Canadiens embusqués se battent, en vain. Les villages de Sainte-Croix et de Saint-Nicolas sont également incendiés. Le 19 août, les Anglais débarquent à Portneuf, marchent vers Deschambault et rassemblent tout le bétail trouvé, une centaine de bêtes dit-on. Après les avoir sauvagement tuées, ils rembarquent dans leur bateau.

Cette politique de terreur n’est pas approuvée par tous les officiers anglais : « Je suis ici depuis dix jours, note l’un d’eux dans une lettre à un ami, avec mon bataillon et des Rangers qui s’acharnent à détruire un pays qui est le plus beau, le plus fertile et le meilleur de tous les pays habités que j’ai vu en Amérique et que bien peu d’endroits surpassent même en Angleterre ».

Montréal en danger

Cette guerre de la Conquête n’a pas seulement lieu à Québec. Les troupes du général Jeffrey Amherst regroupées autour des grands lacs rêvent en effet de prendre Montréal et d’ensuite attaquer la capitale de la Nouvelle-France. Le 9 août, le général Montcalm apprend que le fort français de Niagara est tombé aux mains des Anglais et que les forts de Carillon et de Saint-Frédéric ont été évacués.

« L’alarme est à Montréal », note Montcalm dans son Journal. Contrairement à Québec, cette ville de 4 000 habitants n’est pas protégée par des fortifications naturelles. Pour défendre Montréal contre l’envahisseur, il dépêche donc 800 hommes et son meilleur officier, le chevalier de Lévis. Une décision lourde de conséquence : en ouvrant ce deuxième front, le général français affaiblit ses troupes postées dans la capitale et prive ses soldats d’un officier courageux et déterminé.

Aussitôt arrivé à Montréal le 14 août, Lévis ordonne à 400 de ses hommes d’aller récolter le blé. Comme la plupart des Canadiens sont au front, il demande aussi aux femmes, aux religieuses et aux prêtres de prendre part à cette corvée. Les vivres sont de plus en plus rares, il faut nourrir les troupes et les populations civiles.

On imagine l’inquiétude des Montréalais et la tristesse des habitants qui voient leurs biens réduits en cendre. L’heure est grave… Des renforts de la France seraient si précieux…

La mère-patrie viendra-t-elle secourir ses enfants du Nouveau Monde

La France nous a-t-elle abandonnés ?

Le lundi 24 août 2009

La question est délicate et mérite une réponse nuancée. Trop souvent, ceux qui accusent la France de nous avoir « abandonnés » présentent la conquête militaire comme un bienfait. En 1759, les Anglais nous auraient libérés des griffes d’une France tyrannique, décadente et insensible aux malheurs de la Nouvelle-France. Ces envahisseurs nous auraient même offerts, sur un plateau d’argent, les libertés britanniques.

Malheureusement, c’est ce genre de perspectives que l’on retrouve dans le nouveau programme d’histoire dispensé à l’école secondaire. Dans la première mouture du nouveau programme (2006), on soulignait à grands traits que la Conquête avait permis « l’avènement de la démocratie ». Dans la dernière version, on fait dans le politiquement correct. La conquête aurait ouvert nos ancêtres à la différence et permis la victoire du pluralisme. Comme si James Wolfe était le père des « accommodements raisonnables » !

Des renforts en 1756

Si la France avait décidé de nous abandonner, elle n’aurait pas permis la construction de nombreux forts dans la région des grands lacs. Elle n’aurait pas non plus envoyé huit bataillons et 6 000 soldats réguliers en 1756. Cette année-là, la France était pourtant en guerre contre la Prusse de Frédéric II qui disposait d’une armée puissante. Spécialiste des questions militaires, l’historien Gérard Saint-Martin estime que c’est « la première fois qu’un corps aussi considérable était prélevé sur l’armée de Terre pour la défense d’une colonie lointaine ».

Ce que n’avait pas prévu la France, c’est la nouvelle stratégie britannique. À partir de 1758, les Anglais concentrent le gros de leurs forces navales et terrestres en Amérique du nord, ce qui entraîne un déséquilibre des forces. Cette stratégie anglaise n’allait pas de soi. C’était même, pour l’époque, une entreprise extrêmement couteuse et risquée.

Le mémoire de Bougainville

Aide de camp du général Montcalm, Louis-Antoine de Bougainville arrive en Nouvelle-France en 1756. Le jeune homme de 27 ans est déjà un scientifique reconnu. À l’instar de James Cook, il deviendra plus tard célèbre grâce à ses récits de voyage autour du monde. Grâce à sa famille, il a ses entrées à la Cour de Louis XV. C’est donc lui que Montcalm envoie à Paris durant l’hiver 1758-59 pour convaincre le gouvernement de Sa Majesté d’envoyer des troupes fraîches en Nouvelles-France.

En janvier 1759, Bougainville fait parvenir à la Cour un important mémoire. Son message est très clair : il faut à tout prix conserver la Nouvelle-France.

Son premier argument est religieux : « Si la France abandonne le Canada l’hérésie s’y établira, les nations connues et inconnues demeureront dans le paganisme ou prendront la religion de l’Angleterre. Que d’âmes perdues à jamais ! ».

Son deuxième argument est économique : « La France possède dans l’Amérique Septentrionale plus de terrain qu’il n’y en a dans le continent d’Europe. On en connaît pas encore les richesses (…) La gloire du Roi semble exiger qu’on conserve un pays si étendu malgré les dépenses immenses qu’on y fait ».

Son dernier argument est politique : « Faut-il compter pour rien que d’empêcher une nation rivale de s’agrandir, d’établir sur les mers un empire despotique qui s’emparerait de tout le commerce ? (…) Nos forêts immenses, nos vastes prairies entre les mains des Anglais porteront l’abondance partout et faciliteront à jamais la construction de tous les vaisseaux qu’ils voudront ».

Comment la France réagira-t-elle à de tels arguments ?

La réponse de la France

Le lundi 31 août 2009

Pour défendre la Nouvelle-France contre la puissante invasion britannique, Louis-Antoine de Bougainville croyait que la France devait envoyer 8 000 soldats supplémentaires. C’est du moins ce que propose l’aide de camp du général Montcalm dans un mémoire rédigé en janvier 1759.

Un mois plus tard, la France rend sa décision…

Débrouillez-vous

Dans une lettre à Montcalm et à Vaudreuil datée du 10 février 1759, Nicolas Berryer, le secrétaire d’État à la marine, explique qu’il faudra s’en tenir « à la plus simple défensive ». Il ajoute : « Sa Majesté espère que vous pourrez y parvenir en réunissant (…) les forces qui restent dans cette colonie ».

Neuf jours plus tard, le ministre de la guerre, le maréchal de Belle-Isle, envoie une lettre similaire à Montcalm : « vous ne devez point espérer de recevoir des troupes de renfort ». Il poursuit : « Quelque médiocre que soit l’espace que vous pourrez conserver, il est de la dernière importance d’avoir toujours un pied dans le Canada ; car, si nous avions une fois perdu ce pays entier, il seroit impossible d’y rentrer ». L’avenir lui donnera raison…

La position de la France ne manque donc pas de clarté : 1. tentez de conserver une parcelle de territoire, quitte à vous replier au sud ; 2. débrouillez-vous avec les effectifs en place et ne comptez surtout pas sur des renforts significatifs. Cette décision française accroit le pessimisme du général Montcalm qui, déjà, broyait du noir. « À moins d’un bonheur inattendu ou de grandes fautes de l’ennemy, le Canada sera pris », confie-t-il à un ministre, le 12 avril.

Envahir la Grande-Bretagne

La France de Louis XV n’avait pas une vision très claire et cohérente de son Empire. Le Roi et ses ministres s’intéressaient surtout à des colonies comme la Martinique, la Guadeloupe ou Saint-Domingue qui rapportaient de bons profits grâce à une main-d’œuvre esclave. Certains croyaient même que le Canada, avec son immense territoire peu peuplé, était davantage un fardeau qu’un atout pour la France.

Mais de telles considérations ont-elles joué en février 1759 ? Difficile à dire. Ce qu’on sait en revanche, c’est que la France, exactement à la même période, avait élaboré un ambitieux plan d’invasion de l’Angleterre qui requerrait toutes les forces navales disponibles. Ce plan prévoyait la mobilisation de plus 50 000 hommes.

L’objectif de la France n’était pas de conquérir les îles britanniques mais de créer un effet de surprise. Une telle invasion, espéraient les Français, allait créer une telle panique que l’ennemi n’aurait d’autres choix que de signer un traité de paix. « En somme, explique le grand historien Guy Frégault, incapable de mettre un frein aux progrès de la Grande-Bretagne en Amérique, la France cherche à lui porter un coup d’arrêt en Europe ». Ce plan d’invasion sera cependant abandonné à la suite d’une défaite de la marine française sur la côte portugaise.

En août 1759, il y a exactement 250 ans, nos ancêtres voyaient leur capitale bombardée, leurs villages et leurs fermes incendiés.

Le 28 août 1759, le ministre Berryer écrit pourtant à Montcalm : « Je n’ai plus rien à vous [offrir] jusqu’à ce que nous soyons assurés du sort de cette colonie ».

À l’heure la plus grave de notre Histoire, les nôtres ne pouvaient plus compter sur un quelconque secours de la mère-patrie.

Ils devaient se débrouiller tout seul… Et survivre.

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