Éric Bédard, professeur à la Téluq

ebedard@teluq.ca

Chroniques de la Conquête

Du blé à tout prix

Le lundi 27 juillet 2009

Pour combattre les Anglais, des armes et du cœur au ventre ne suffisent pas. Les cargaisons de vivres arrivées de France en mai 1759 ne sont que provisoires. Pour approvisionner l’armée, l’administration de la Nouvelle-France cherche désespérément une céréale précieuse : le blé… Nos ancêtres paysans sont cependant peu enclins à ouvrir leur grenier.

En 1759, le blé est une denrée rare. En temps de paix, la Nouvelle-France arrive à peine à produire assez de blé pour assurer sa subsistance. Les bonnes années, nos paysans réussissent à exporter leur léger surplus dans les colonies sœurs mais cela n’arrive pas souvent. Les intempéries mais surtout les guerres plongent automatiquement la colonie dans un déficit alimentaire. À partir de 1756, on interdit donc aux paysans d’exporter leur surplus de blé et on gèle le prix du pain pour éviter les abus.

Tout est réquisitionné

Durant le siège de Québec, le capitaine Tarieu de La Naudière fait le tour des campagnes de Québec jusqu’aux Trois-Rivières et réquisitionne tout ce qu’il trouve. Les habitants de la région de Montréal, qui compte alors 4 000 habitants, sont aussi sollicités. Le 26 août, le gouverneur Vaudreuil écrit à Lévis : « Il est très important que nous ne perdions pas un seul épi de blé, parce que la récolte du gouvernement de Montréal est presque notre unique ressource pour faire vivre tout la colonie pendant l’hiver ».

Nos paysans n’ont pas le choix d’obtempérer. Même si on paie leur récolte en argent comptant, ils ne concèdent pas leur blé de gaieté de cœur. C’est qu’ils ont vent de certaines injustices.

En principe, les miliciens reçoivent quotidiennement les mêmes rations que les soldats de l’armée régulière, c’est-à-dire une livre et demie de pain ou de biscuit, quatre onces de légumes secs, quatre onces de lard salé ou huit onces de bœuf. Au début de juillet 1759, on décide cependant que les soldats postés à Beauport recevront la ration régulière mais que les miliciens de Québec n’auront droit qu’à la ration des civils. Le 5 juillet, nos miliciens refusent donc de monter la garde en guise de protestation. Montcalm menace de prendre les « mutins » mais lorsqu’il comprend leurs doléances, il rétablit la situation.

Bigot l’escroc

Mais ce qui choque probablement davantage nos ancêtres, c’est l’indifférence de l’intendant François Bigot à leurs malheurs. Grand commis chargé de l’administration de la Nouvelle-France en 1759, il avait acquis une richesse considérable durant l’exercice de ses fonctions. Pendant que le peuple criait famine, ce parvenu étalait sa richesse au grand jour en organisant des bals et des fêtes d’un faste honteux.

Le bon peuple semblait d’ailleurs la dernière de ses préoccupations. Pour améliorer les problèmes de subsistance durant le siège, Bigot propose à l’état-major « d’enlever d’autorité tout le blé de la colonie, ainsi que la récolte prochaine », et, surtout, « d’attaquer les ennemis pour diminuer le nombre des bouches ». En gros : affamer les Canadiens ou les envoyer à l’abattoir… Montcalm rapporte cette prise de position étonnante dans son journal (entrée du 6 juillet). Il en est bouche bée…

François Bigot sera emprisonné à la prison de la Bastille le 17 novembre 1761. À la suite d’un long procès, il sera banni à vie de son pays. Cette « affaire du Canada » allait défrayer la chronique judiciaire du royaume pendant des années.

Les Canadiens avaient raison de se méfier de cet arriviste.

Mais l’effondrement de la Nouvelle-France ne pouvait tenir qu’à un seul homme…

Victoire de Lévis à Montmorency

Le mardi 4 août 2009

Voilà déjà un mois que les Anglais assiègent Québec. Malgré les bombardements répétés, malgré la famine qui guette, les Canadiens tiennent bon et Québec reste une capitale française. Impatient d’engager le combat avec les troupes de Montcalm, Wolfe lance une attaque surprise le 31 juillet 1759.

Le 30 juillet au matin, quelques bateaux anglais remontent le fleuve, et font mine de se diriger vers Sillery. Ce ne sont là que des diversions car l’objectif de Wolfe est de percer le flanc est des fortifications de Beauport qui s’arrêtent à la rivière Montmorency.

Repli et contre-attaque

Le matin du 31, deux navires anglais à fond plat et un imposant vaisseau de guerre, Le Centurion, doté d’une soixantaine de canons s’installent à l’embouchure de la rivière Montmorency. Pendant plusieurs heures, les bombardements font rage. Plus de 2 800 boulets auraient pilonné la côte, sans toujours atteindre les cibles visées cependant car les caprices de la marée desservent les Anglais. Nos hommes croient cependant plus sages d’abandonner une première fortification et d’effectuer un repli stratégique vers les hauteurs.

Durant l’après-midi, environ 2000 soldats anglais partent de la Pointe-Lévy à bord de petites embarcations. Vers 17h00, alors que la marée est à son plus bas, ils se regroupent sur les berges de la rive-sud. Comme si la perspective d’enfin se battre contre l’ennemi les enivrait, les grenadiers britanniques partent à l’assaut sans attendre les ordres de leurs supérieurs. Dans le désordre et la confusion la plus totale, ils s’avancent vers les lignes franco-canadiennes. Cette impétuosité, ce manque flagrant de discipline coûteront la vie à plusieurs d’entre eux.

C’est que nos hommes les attendent et ne bronchent pas. Lorsque l’ordre est donné, ils tirent. En quelques minutes, près du quart des troupes britanniques sont hors jeu – environ 400 morts et blessés. Affolés par ce feu nourri, les soldats anglais battent en retraite mais nos hommes n’en continuent pas moins de tirer. Selon les nombreux témoins, tant Français qu’Anglais, n’eut été d’un gros orage qui éclate autour de 18h00, les pertes britanniques auraient été beaucoup plus considérables. Quoi qu’il en soit, Wolfe, qui prend part à l’opération, sonne aussitôt le rappel des troupes.

Lévis le magnifique

Responsable des opérations, numéro deux des troupes françaises au Canada, le chevalier François de Lévis note dans son journal : « Il est (…) étonnant que, sous un si grand feu d’artillerie pendant plus de six heures, nous n’ayons pas perdu plus de monde. Les troupes et les Canadiens y ont montré beaucoup de fermeté et de bonne volonté » (entrée du 31 juillet 1759).

Arrivé en Nouvelle-France en 1756, Lévis s’avère un officier compétent et inspirant. Il doit son ascension davantage à ses qualités personnelles et à son courage qu’à ses origines familiales somme toute modestes. Sa carrière militaire fut d’ailleurs exceptionnelle. De modeste cadet de Gascogne (comme Cyrano de Bergerac), il meurt en 1787 orné du titre de maréchal de France.

Il conservera précieusement de très nombreux écrits de son expérience canadienne. Cette magnifique collection de documents historiques, qui comprend son journal, ainsi que celui du général Montcalm, des récits de campagne et une très riche correspondance entre les grands acteurs de cette époque, fut léguée à la fin du 19e siècle par l’un de ses descendants au gouvernement du Québec. Tous ces documents sont aujourd’hui disponibles en ligne.

Cette brillante victoire du chevalier de Lévis montre, encore une fois, que nos hommes n’avaient pas concédé la victoire.

Cette déconfiture des Anglais ne sera pas la dernière…

Neuville tient bon

Le mardi 11 août 2009

Repoussés à Montmorency par les troupes du chevalier de Lévis, les Anglais abandonnent peu à peu l’idée de prendre Québec en débarquant à Beauport. Jusqu’au 13 septembre 1759, ils vont chercher un passage situé plus à l’ouest de la capitale.

Durant la nuit du 5 au 6 août 1759, des Canadiens constatent que des bateaux britanniques commencent à remonter le fleuve. Selon un témoin : « on va jusqu’à craindre pour les trois rivières ». Son inquiétude est partagée par le général Montcalm qui ordonne aussitôt à l’officier Louis-Antoine de Bougainville de regrouper 300 hommes et de suivre les Anglais le long des berges. Les Anglais se dirigent vers le village de Neuville, fondé en 1754. Cinq ans plus tard, on y retrouve une église et un couvent mais bien peu d’habitants. Au 18e siècle, on ne dit pas « Neuville » mais « Pointe-aux-Trembles » à cause de cette pointe de terre qui avance dans le fleuve et du type d’arbres qui s’y trouvent.

Débarquement raté

Le matin du 7 août, la menace anglaise qui pèse sur Neuville est bien réelle. Quatre navires, une trentaine d’embarcations et environ 1000 soldats sont immobilisés en face du village. Les hommes de Bougainville ont reçu l’ordre de s’embusquer et de ne pas tirer. Comme à Montmorency, ils laisseront venir les Anglais. Les habitants de la région sont aussi venus leur prêter mains fortes.

Vers 10h00, les Anglais débarquent sur la grève, à marée basse. Apparemment, ils ne voient personne et avancent à découvert. Lorsque les premiers soldats britanniques sont à une demi-portée de fusil, la voix de Bougainville retentit : « Feu ! ». La surprise est totale. Près de 300 soldats anglais sont fauchés ou hors jeu pour le reste de la campagne. Désorganisés, les Anglais n’ont d’autres choix que de retourner dans leurs embarcations. « Les Français étaient trop forts », note un marin britannique cité par l’historien Peter MacLeod.

Téméraires, certains soldats de cette armée en déroute visent Bougainville. Son beau cheval blanc est touché et s’effondre. Croyant que l’officier français est atteint, des Anglais auraient hurlé « Hourra ! »… L’officier français se relève cependant et lance un « Vive le roy ! » qui galvanise ses troupes. Plus tard durant la journée, les Anglais tentent un second débarquement mais connaissent les mêmes ratés. Les pertes franco-canadiennes sont minimes, à peine 5 blessés.

Québec en feu

Les habitants de la Nouvelle-France paieront cher cette seconde victoire contre l’ennemi. Durant la nuit du 8 au 9 août, les Anglais pilonnent rageusement Québec de bombes incendiaires, beaucoup plus destructrices que les simples boulets. Ce déchaînement provoque le troisième gros incendie de la ville. « La ville fut pendant 24 heures livrée aux flammes et à toutes les horreurs de la guerre » note un témoin.

Malartic, un capitaine de l’armée française, écrit dans son journal : « Les ennemis ont jeté dans la ville une si grande quantité de bombes et de pots à feu, que presque toute la basse ville a été brûlée ». Le matin du 9 août, l’officier visite la ville avec le général français : « Je n’ai pas vu de spectacle plus affreux… ».

Hélas ! nos hommes n’ont encore rien vu…

Durant les semaines qui vont suivre, une fureur destructrice s’abattra sur nos paisibles villages de la Côte-sud…

| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 |