Éric Bédard, professeur à la Téluq

ebedard@teluq.ca

Chroniques de la Conquête

Le double discours de Wolfe

Le vendredi 3 juillet 2009

Déjoué par Montcalm qui occupe les plages de Beauport, le général anglais James Wolfe tente d’amadouer nos ancêtres. Peuvent-ils lui faire confiance ? Certainement pas…

Malgré ses 32 ans, James Wolfe dispose déjà d’une vaste expérience militaire. Fils d’officier, il connaît son baptême de feu à 16 ans. Ce jeune soldat, prêt à tout pour prendre du gallon, combat férocement les Écossais qui se soulèvent contre les Britanniques. En 1752, Wolfe séjourne à Paris et apprend le français, un atout lors du siège de Québec. Pour cet homme ambitieux, la guerre contre la France qui débute en 1756 est une belle occasion de faire sa marque et de gravir les échelons.

« Famine et désolation »…

En 1757, il attaque notre ancienne mère-patrie à Rochefort, une ville côtière du sud-ouest de la France. Malgré la défaite, il découvre les défis d’une opération de débarquement. L’année suivante, il met ces nouvelles connaissances à profit lors de la prise de Louisbourg.

Le 21 août 1758, il reçoit l’ordre de se rendre dans la Baie de Gaspé et de tout détruire. Le 11 septembre, c’est chose faite. Désertée par la plupart de ses habitants, Gaspé est réduite en cendre. Tous les bateaux, entrepôts, filets et poissons séchés sont brûlés par Wolfe et ses hommes. Désireux d’en finir une fois pour toute avec les Canadiens, Wolfe aurait voulu que l’armée britannique attaque Québec dès 1758.

En route vers Québec le printemps suivant, James Wolfe ne cache pas son aversion pour nos ancêtres. « J’aurai plaisir, je l’avoue, à voir la vermine canadienne saccagée, pillée et justement rétribuée de ses cruautés inouïes », écrit-il à un correspondant. Il fait référence aux victoires franco-canadiennes des années précédentes, insupportables pour ce Britannique convaincu de la supériorité de sa civilisation. « Si nous jugions peu probable que Québec tombe entre nos mains, écrit-il à Amerst le 6 mars 1759, je propose que nos canons mettent le feu à la ville, qu’ils détruisent les récoltes, les maisons et le bétail, tant en haut qu’en bas, et je propose d’expédier en Europe le plus grand nombre possible de Canadiens en ne laissant derrière moi que famine et désolation ».

Invitation à la prudence

Arrivé à Québec, Wolfe tente de tourner la population civile contre la Métropole française. Il rédige un manifeste en français destiné aux Canadiens et le fait aussitôt circuler dans la colonie. Il y est beaucoup plus conciliant que dans les lettres envoyées à ses supérieurs quelques semaines plus tôt.

« Les laboureurs, colons et paysans, écrit-il, les femmes, les enfants et les ministres sacrés de la religion ne sont point l’objet du ressentiment du Roi de la Grande-Bretagne ; ce n’est pas contre eux qu’il élève son bras. Je promets aux habitants ma protection et je les assure qu’ils pourront, sans craindre les moindres molestations, jouir de leurs bien… ».

Wolfe invite ensuite nos ancêtres à choisir la résignation docile plutôt que la grandeur du combat. « Il est permis aux Canadiens de choisir ; ils voient d’un côté l’Angleterre qui leur tend une main puissante et secourable, son exactitude à remplir ses engagements. De l’autre, la France, incapable de supporter ce peuple, abandonner leur cause dans le moment le plus critique. Que les Canadiens consultent leur prudence ; leur sort dépend de leur choix ».

Nos ancêtres ne seront pas dupes. Ils choisiront de se battre plutôt que de courber l’échine.

Mais cette courageuse décision aura un prix…

Québec bombardée

Le samedi 18 juillet 2009

Le général James Wolfe avait promis d’éliminer la « vermine canadienne » si jamais il n’arrivait pas à prendre Québec aussi rapidement que prévu. Durant la nuit du 6 juillet 1759, il met ce sombre plan à exécution…

Dès leur arrivée à Québec, les Anglais repèrent Pointe-Lévy. À peine un km sépare la capitale de la Nouvelle-France de cet emplacement de la rive-sud. L’ennemi y installe une vingtaine de puissants canons d’assez longue portée pour l’époque.

Attaques nocturnes

Les premières bombes lancées le 6 juillet n’atteignent pas leur cible. Les habitants de la capitale pressentent ce qui les attend et veulent protéger leurs biens, et ceux de la ville. Prudent, défensif, Montcalm préfère ménager ses munitions et refuse d’engager son armée dans une aventure qu’il juge incertaine. Durant la nuit du 11 au 12 juillet, un commando bigarré, formé de miliciens, d’indiens et de quelques soldats, tente une invasion de Pointe-Lévy. L’échec est cuisant…

Selon les témoins, le bombardement commence véritablement le 12 juillet, à la tombée de la nuit, vers 21h00. La plupart des boulets atteignent la haute-ville. « Quantité de femmes et enfants qui étaient restés dans la ville ont été beaucoup effrayés, raconte un témoin. Heureusement qu’il n’y a eu personne de tués ni même de blessés ». Ces attaques nocturnes feront en effet peu de victimes mais le bruit assourdissant des bombes et le spectacle des flammes resteront gravés dans les mémoires.

Car ces bombardements recommenceront presqu’à chaque nuit, durant tout l’été. Selon le rapport d’un militaire britannique daté du 2 septembre 1759, Québec aurait reçu durant le siège 13 089 boulets de fer de 24 à 32 livres, 4 418 obus de 10 à 13 pouces de diamètre et 376 bombes incendiaires, remplies de poudre à canon. Les ravages seront immenses et toutes les parties de la ville seront touchées.

Le 16 et le 23 juillet, les flammes embrasent Québec. Témoin de ce triste spectacle, un marin anglais note dans son journal, le 2 septembre 1759 : « La basse-ville est une scène de destruction totale, et la situation de la haute-ville est à peine meilleure… ». À la fin du siège de Québec, la belle cathédrale est en ruine et plus de 530 maisons ont été brûlées.

Terroriser les civils

Ceux qu’on vise, ce sont les habitants de la colonie, nos ancêtres canadiens qui avaient décidé de se battre contre ces envahisseurs. En effet, d’un strict point de vue militaire, ce bombardement n’avait aucun sens puisque le gros de l’armée française était posté à Beauport, donc à l’est de Québec.

En attaquant ainsi des populations civiles, croit l’historien canadien-anglais Charles Stacey, James Wolfe montrait ses talents limités de tacticien. Incapable de s’en prendre à une vraie armée, frustré par la stratégie défensive de Montcalm, le général anglais allait se déchaîner contre des gens sans défense.

On s’en prend à nos ancêtres comme on s’en était pris, en 1755, aux Acadiens qu’on déporta sauvagement sur les côtes américaines. Selon le grand historien américain Fred Anderson, cette déportation des Acadiens annonçaient les opérations de « nettoyage ethnique » pratiquées au 20e siècle. N’est-ce pas la même volonté de destruction qui anime les Anglais en 1759 ?

Que ceux qui croient encore que Wolfe était venu à Québec pour festoyer avec Montcalm se ravisent.

L’homme avait décidé d’en finir avec tout un peuple…

Aux armes citoyens !

Le samedi 18 juillet 2009

Pendant que les Anglais bombardent Québec, que les Français surveillent l’ennemi dans leurs retranchements de Beauport, que font nos ancêtres ? Répondent-ils à l’appel des armes ?

En plus de son armée régulière et des 1 500 hommes des troupes coloniales (les compagnies franches de la marine), Montcalm peut compter sur les « miliciens » pour défendre la Nouvelle-France. Dès qu’on apprend que les Anglais remontent le fleuve, chaque homme âgé de 16 à 60 ans doit se rapporter à sa « compagnie », laquelle est dirigée par un « capitaine ». La milice canadienne intègre officiellement l’armée régulière le 1er juin 1759.

L’armée du peuple

Ces miliciens ne sont évidemment pas des soldats professionnels. Leur entraînement rudimentaire a été encadré par des officiers du dimanche qui doivent parfois leur nomination à des faveurs. Ces paysans en arme sont généralement snobés par les militaires de carrière. Des hauts gradés comme Montcalm, ou comme Wolfe d’ailleurs, ne leur font guère confiance.

Lorsqu’ils transportent du matériel ou qu’ils construisent un fort, on leur offre un petit dédommagement. Les miliciens ne reçoivent cependant aucune solde en retour de leurs services. Ils doivent apporter leur propre fusil, sinon présenter un « certificat de pauvreté » signé par leur capitaine. L’armée s’occupe alors de leur fournir une arme. Un fusil de chasse – l’arme typique du milicien – coûte alors l’équivalent d’une vache. Beaucoup de paysans ne peuvent s’offrir un tel luxe.

Les beaux uniformes étant réservés aux soldats, les miliciens doivent se contenter d’une chemise de coton et d’une peau de chevreuil pour se faire des souliers – l’hiver, d’une tuque. Rien non plus n’est prévu pour les abriter. « Ils dorment à la belle étoile, dans une hutte de branchages ou sous un canot renversé », explique l’historienne Louise Dechêne.

Fidèle au poste

Malgré ces conditions difficiles, nos ancêtres sont fidèles au poste. Le 9 juin 1759, un commis de la colonie reçoit l’ordre d’équiper 13 574 combattants et de quatre à cinq milles civils. On estime qu’environ 15 000 miliciens vont défendre leur patrie en 1759. Énorme pour l’époque ! Imaginerait-on, aujourd’hui, 1,5 millions de Québécois prendre les armes pour défendre leur pays ?

Foligné, un officier de la marine française, est impressionné par la réponse des habitants de la Nouvelle-France aux ordres de mobilisation. « Je dois dire à la louange des Canadiens, note-t-il le 23 mai, que jamais ordres furent reçus avec plus de joie et exécutés avec plus d’exactitude ». Un autre officier français se souvient : « il régnait parmi le peuple une telle émulation que l’on [a] vu arriver au camp des vieillards de 80 ans et des enfants de 12 ou 13 qui ne voulaient jamais profiter de l’exemption accordée à leur âge ».

Cette dernière citation montre que ces miliciens étaient appuyés par leurs proches. Tous les habitants de la Nouvelle-France voulaient faire leur part, même ceux qui ne faisaient pas partie de la milice. James Wolfe écrit à un correspondant : « Des vieillards de 70 ans et des garçons de 15 ans se postent à la lisière des bois, tirent sur nos détachements, tuent et blessent nos hommes… ».

Cette guerre de la Conquête n’intéressait pas seulement deux généraux en mal de gloire.

Pas question pour nos ancêtres de jouer les gérants d’estrade…

| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 |