Éric Bédard, professeur à la Téluq

ebedard@teluq.ca

Chroniques de la Conquête

La bataille fatidique

Le lundi 14 septembre 2009

On répète souvent que la bataille des plaines d’Abraham n’aurait duré que quelques minutes. C’est un peu réducteur pour les soldats et les miliciens qui ont pris part à cet affrontement historique. Pour la plupart d’entre eux, le 13 septembre 1759 a été une longue journée, éreintante.

Nuit mouvementée

En plein milieu de la nuit du 12 au 13 septembre, une sentinelle française postée à l’anse au Foulon perçoit du mouvement sur le fleuve. Il n’y voit rien d’anormal puisqu’on attend cette nuit-là plusieurs cargaisons de vivres. Il demande néanmoins au marin de s’identifier. Une voix lui répond dans un excellent français : « ce sont les 19 bateaux chargés de farine qui partent du Cap Rouge ».

L’astuce fonctionne et les Anglais réussissent à débarquer. L’avant-poste de l’armée française est pris par surprise. À 5h34, le soleil commence à se lever, ce qui facilite le débarquement qui va bon train. Autour de 6h00, les Canadiens aperçoivent les premiers Anglais qui s’installent sur les hauteurs des plaines d’Abraham. Les tirs de nos miliciens embusqués n’arrivent pas à freiner le déploiement de l’armée ennemie.

Deux miliciens filent jusqu’à Beauport pour annoncer la nouvelle. « Ce Canadien, rapporte un officier Français, nous conta avec toutes les marques de la peur (…) que l’ennemi était sur la hauteur ». Le général Montcalm est aussi surpris que secoué. « Je ne l’ai jamais vu aussi triste que ce jour-là, raconte un officier (…) Lui qui me parlait ordinairement sur tout ne me dit pas un mot dès que nous sommes partis du camp ».

Deux armées, un destin

Et on peut le comprendre. Le chevalier de Lévis, son meilleur officier, est à Montréal et une partie de ses troupes d’élite, placées sous le commandement de Bougainville, est au Cap-Rouge. Montcalm aurait pu décider de s’emmurer à Québec et d’attendre des renforts qui auraient pris les Anglais à revers. Au lieu de suivre la voie de la prudence, il accepte de relever le défi lancé par Wolfe. « Nous ne pouvons éviter le combat » aurait-il déclaré. Cette décision, diront certains, scella le sort de la Nouvelle-France…

Aux environs de 10h00, les deux armées se font face. Environ 3500 soldats français et miliciens canadiens vont affronter 4500 militaires anglo-américains. La stratégie britannique est simple : laisser venir l’ennemi jusqu’à environ 40 mètres, quitte à perdre quelques hommes.

La stratégie française ? Inexistante… Montcalm lance ses hommes à l’assaut des troupes ennemies sans indications claires. Soldats français et miliciens canadiens s’avancent de manière désordonnée et tirent à qui mieux-mieux. « L’affaire s’est engagée avec trop de vivacité », écrira Vaudreuil à Lévis quelques heures après la bataille.

Fusillade brutale

Lorsque le signal est donné du côté britannique, 2000 hommes tirent la première salve. « Une fusillade brutale à très courte distance, écrit un témoin, la plus remarquable que j’aie jamais vue ». Les troupes franco-canadiennes sont décimées, l’impact psychologique est énorme. Montcalm est touché et s’effondre, ce qui ébranle les hommes placés sous son commandement. « Notre troupe crut tout perdue », écrit un officier français.

D’autres salves aussi meurtrières suivent, les Anglais remportent la bataille. Le nombre exact de victimes est difficile à établir. Les deux côtés réunis, il y eut moins de 1000 morts.

Vers 11h00, James Wolfe est mortellement atteint. Alors qu’il s’apprête à rendre son dernier souffle, un de ses hommes s’écrit : « Les Français sont en fuite »… Il aurait alors fermé les yeux sans prononcer un seul mot.

Le jeune général de 32 ans avait gagné son pari.

La reddition de Ramezay

Le mardi 22 septembre 2009

Le 13 septembre 1759 au soir, les Anglais ont remporté une bataille importante mais n’ont toujours pas franchi les portes de la ville de Québec. En théorie, une contre-attaque était toujours possible. Mais l’histoire n’est pas une théorie, elle est souvent faite de hasards et de malentendus.

L’armée quitte Beauport

Après la défaite des plaines d’Abraham, le gouverneur Vaudreuil tient un conseil de guerre. Le soir du 13, il écrit au Chevalier de Lévis, le nouveau commandant des forces françaises en Amérique : « 1. Nous ne sommes pas en état de prendre notre revanche dès ce soir ; notre armée est trop découragée et nous ne saurions la ranimer (…) ; 2. Je ne puis ni ne consentirai jamais à capituler pour toute la colonie ; 3. Notre retraite devient donc indispensable… ». Durant la nuit du 13 au 14 septembre, l’armée française quitte Beauport et s’installe au sud-ouest, le long de la rivière Jacques-Cartier.

Ce n’est que le 15 septembre au matin que le chevalier de Lévis reçoit la lettre du gouverneur Vaudreuil. Dans son esprit, cela ne fait aucun doute : il faut au plus vite contre-attaquer et reprendre le terrain perdu. Il quitte aussitôt Montréal où il était posté depuis la mi-août et courre à la rencontre de Vaudreuil. Dès son arrivée, le 17, il réunit les officiers, évalue différentes stratégies, ordonne aux troupes de se tenir prêtes. Énergique, convaincu de sa mission, Lévis inspire ses soldats qui reprennent confiance.

Une élite découragée

Lorsque les habitants de Québec se lèvent le matin du 14 septembre, ils découvrent avec stupeur que l’armée française a disparu. La ville, ne l’oublions pas, a été complètement ravagée par les bombes depuis le 12 juillet. Aussi, la nourriture se fait rare : « il n’y avoit de vivres que pour trois ou quatre jours au plus », note un témoin. Durant les journées du 14 et du 15 septembre, on ne reçoit aucune nouvelle des troupes de Lévis, ce qui accroit le sentiment d’insécurité des Québécois. Encore affectés par la défaite de la veille, les miliciens canadiens se voient mal affronter seuls l’armée britannique.

Plusieurs membres de la bourgeoisie de Québec croient même qu’il faut négocier avec les Anglais, sinon capituler. Tous les regards se tournent alors vers Jean-Baptiste-Nicolas-Roch de Ramezay, le commandant de la garnison de Québec. C’est à lui que ces notables adressent leur célèbre requête du 15 septembre. Par-dessus tout, ils craignent « de tomber sous le joug de l’ennemi pour devenir les victimes de leur fureur » et croient qu’il « n’est point honteux de céder quand on est dans l’impossibilité de vaincre ».

Une armée en fuite, une ville délabrée, une élite découragée, voilà un tableau bien sombre. Il n’en faut pas davantage pour convaincre Ramezay de négocier avec les Anglais.

Malentendu

Les journées et les heures qui suivent sont une véritable course contre la montre. D’un côté, Lévis et Vaudreuil se mettent en marche le 17 septembre et projettent de reprendre Québec le lendemain. De l’autre, Ramezay entame des négociations avec les Anglais. Chaque camp ignore cependant les plans de l’autre et avancent dans le brouillard.

Aussitôt qu’il apprend que les Anglais ne forceraient pas les Canadiens à abandonner leur colonie, qu’ils leur permettraient même de jouir de leurs biens, Ramezay signe la reddition. Au milieu de l’après-midi du 18 septembre, on ouvre les portes de la ville aux Anglais. L’Union Jack est aussitôt hissée à l’endroit le plus visible.

Un an plus tard, ce sera au tour de Vaudreuil de signer la capitulation.

Les conséquences de la Conquête

Le lundi 28 septembre 2009

La signature du traité de Paris en 1763 marque la fin de la Nouvelle-France. Les Canadiens seront désormais confinés dans la toute petite province of Quebec. Les conséquences de la Conquête pour le peuple québécois sont loin de faire consensus parmi les historiens.

Ni jovialiste, ni catastrophiste

Il y a d’un côté les « jovialistes » qui croient que la Conquête a été un bienfait.

Des évêques ont longtemps soutenu que cet événement avait été un acte de la « Providence ». Grâce à la Conquête, nous avions été tenus à l’écart des sanglantes révolutions françaises, généralement hostiles à la religion.

Des admirateurs des institutions britanniques iront un peu dans le même sens. La Conquête nous aurait apporté une presse libre, des institutions représentatives et l’habeas corpus – l’interdiction d’être détenu sans raisons valables. Être conquis par un peuple étranger nous aurait donc rendu plus libre : étrange paradoxe.

De l’autre côté, il y a les « catastrophistes » qui croient qu’à partir de la Conquête, notre peuple se serait décomposé au point de perdre ses repères, sa fierté et sa dignité. « Nègres blancs d’Amérique », nos ancêtres auraient développé une mentalité de « colonisé ».

C’est exactement ce que croyaient les militants du FLQ durant les années soixante. À leurs yeux, seule une révolution violente allait permettre aux « Elvis Gratton » de ce monde de sortir de leur torpeur morale.

C’est un peu ce que laisse voir le cinéaste Denys Arcand dans son documentaire Le confort et l’indifférence (1981). Parce qu’ils avaient refusé leur souveraineté politique, les Québécois étaient dépeints comme des gens fondamentalement médiocres qui ne s’intéressaient qu’à leur petit bien-être personnel.

Ces deux positions, je les rejette. À au moins deux reprises, le Conquérant à tenter de nous assimiler. Malgré tout, nous avons su rebondir et traverser le temps.

Résistance

Comme l’ont montré mes chroniques, le siège de Québec et la Conquête de la Nouvelle-France ont été de grandes épreuves pour nos ancêtres. Informés par les Acadiens qui avaient fui la déportation, ils savaient ce qui les attendait et s’étaient mobilisés en conséquence. Bombardements, incendies et cruautés ont marqué l’été 1759. Enjoliver la Conquête, c’est faire fi d’un drame humain.

Selon les chiffres les plus récents établis par l’historien Robert Larin, 4 000 Canadiens vont quitter la Nouvelle-France durant cette période, une véritable saignée pour une colonie de 70 000 habitants. Cette élite laisse le commerce aux Anglais et nos ancêtres, pour faire vivre leur famille, vont se réfugier dans l’agriculture. Nous tenons là les origines lointaines de l’infériorité économique des Canadiens français.

Mais s’il est vrai que cette Conquête a sûrement créé, chez certains, un complexe d’infériorité face aux Anglais, nous sommes toujours là, bien vivants. Et contrairement à nos frères Acadiens de la Louisiane, nous continuons à faire rayonner la langue et la culture française.

C’est que, malgré l’adversité, en dépit de notre position précaire, nous avons su résister et rebondir.

L’Église a longtemps été notre bouclier, notre refuge. Pendant des décennies, c’est elle qui a formé nos élites, promu notre langue, encouragé l’occupation du territoire. La Révolution tranquille nous a permis de reprendre possession de nous-mêmes. Grâce à la nationalisation de l’hydroélectricité, grâce à des institutions comme la Caisse de dépôts et de placements, nous avons pu occuper un terrain que nous avions trop longtemps laissé à d’autres.

L’histoire qui suit la Conquête n’est peut-être pas toujours glorieuse mais elle est riche d’enseignements, pour peu qu’on se donne la peine de bien l’enseigner aux futures générations.

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