Éric Bédard, professeur à la Téluq

ebedard@teluq.ca

Chroniques de la Conquête

La déprime de Wolfe

Le lundi 7 septembre 2009

À la fin d’août 1759, le général James Wolfe donne des signes de découragements. Voilà plus de deux mois qu’il rêve d’affronter l’armée française dans un ultime face à face. Auprès de son état major et de ses soldats, son étoile commence à pâlir. Le gouvernement britannique, qui a beaucoup misé sur cette mission, est impatient de recevoir des nouvelles. À 32 ans, c’est la première fois qu’il commande une armée. Craquera-t-il sous la pression ?

Grande fatigue

Vers la troisième semaine d’août, Wolfe est cloué au lit pendant environ dix jours. Il est si affecté qu’il demande à ses brigadiers de régler les affaires courantes sans lui. « La température excessivement élevée du mois d’août, écrit-il à un ami, et une très grande fatigue m’ont plongé dans la fièvre ». Quoi penser de cette « très grande fatigue » ? Crise d’anxiété ? Symptômes d’une dépression ?

Si la nature exacte de son mal reste inconnue, on sait que de nombreux soldats anglais sont affectés par la dysenterie et le typhus durant cette période. La promiscuité des campements, le manque d’hygiène, la prolifération des rats y seraient pour quelque chose, selon l’historien Peter MacLeod, qui estime que l’armée anglaise a perdu plusieurs centaines de soldats à cause de la maladie.

Grâce à des déserteurs anglais, nos hommes sont tenus au courant de ces déboires, ce qui alimente la machine à rumeurs. L’une d’elle soutient que Wolfe serait « si mal qu’on désespérait de sa vie ». Hélas ! certains prennent leurs désirs pour des réalités car à la toute fin du mois d’août Wolfe se ressaisit.

Baisser les attentes

Le 31 août, le général écrit une lettre à sa mère qui traduit bien son désarroi. « Mon ennemi ne prend aucun risque. Il s’est sagement replié derrière d’inaccessibles retranchements. (…) Le marquis de Montcalm est à la tête d’un grand nombre de mauvais soldats alors que je suis à la tête d’un plus petit nombre de bons combattants. Je ne demande qu’à l’affronter mais mon vis-à-vis, qui doute de son armée, refuse d’engager le combat ».

Trois jours plus tard, Wolfe envoie une importante dépêche au Premier ministre William Pitt. « J’aurais aimé avoir l’honneur de vous transmettre un résumé plus favorable des progrès de l’armée de Sa Majesté, mais les obstacles auxquels nous avons fait face, durant cette campagne, sont supérieurs à ce que nous pouvions prévoir. C’est moins l’armée ennemie que la force naturelle du pays qui nous empêche d’agir à notre guise ». Comme s’il voulait faire baisser les attentes, il prévoit qu’en cas de « désappointement », il fera fortifier l’île-aux-Coudres et y laissera 3 000 hommes pour l’hiver.

On le voit, à quelques jours de la bataille des plaines d’Abraham, absolument rien n’était joué. Même le général anglais jonglait avec la possibilité d’une humiliante défaite. Malgré les bombardements, les attaques surprises, les incendies, la citadelle de Québec tenait bon.

Tout cela rend le gouverneur Vaudreuil optimiste. Il veut croire les rumeurs qui prévoient le départ de la marine britannique le 1er septembre et se convainc que les Anglais n’attaqueront jamais Québec.

Le général Montcalm n’en croit rien. Il refuse de sous-estimer Wolfe : « il faut que cet homme finisse par un grand effort, par un coup de tonnerre », note-t-il dans son journal (entrée du 26 août).

La suite lui donnera raison.

La Côte-du-Sud en feu

Le lundi 7 septembre 2009

Pendant que Wolfe déprime, ses hommes de main parcourent nos campagnes et détruisent tout ce qu’ils trouvent. La magnifique région de la Côte-du-Sud est particulièrement touchée, ainsi que plusieurs villages de la rive-nord.

Portneuf le résistant

Dès le début de cette nouvelle campagne de destruction, les rangers américains rencontrent une résistance opiniâtre. Parmi ces résistants, il y a les habitants de Saint-Joachin. À leur tête, on retrouve le curé René Portneuf, l’un des rares membres du clergé à prendre les armes cet été là. L’évêque leur avait pourtant demandé de rester à l’écart du conflit et de faire aux Anglais « toutes les politesses possibles, les priant d’épargner le sang et les églises » (mandement du 5 juin 1759). En résistant à l’envahisseur, le curé et les villageois préfèrent respecter le mot d’ordre du gouverneur Vaudreuil qui, dans une lettre du 20 août, les priait « d’opposer la plus vive résistance aux Anglais ».

L’affrontement se serait déroulé le 23 août. Quelques dizaines de Canadiens auraient pris part au combat. Encerclés, ils se seraient rendus à reculons. Plusieurs sources indiquent que le courageux curé Portneuf, ainsi que d’autres résistants, auraient été scalpés et martyrisés par les rangers avant d’être assassinés. « On a eu peine à reconnaître le cadavre de l’ecclésiastique », note Montcalm dans son journal (entrée du 31 août).

Comme l’explique l’historien Gaston Deschênes dans L’année des Anglais (Septentrion), un récit captivant et très documenté qui vient tout juste d’être réédité, le même sort attendait certains habitants de Beaumont. Le 30 août, des rangers surprennent en effet quelques Canadiens qui travaillent sur leurs terres. Malgré leur résistance, cinq d’entre eux sont scalpés et tués.

Tout détruire

Durant la nuit du 31 août, un contingent de 1 600 hommes quitte la Pointe-Lévy et descend la Côte-du-Sud. À leur tête, on retrouve le major George Scott, l’homme des basses œuvres, le « spécialiste des ravages » selon Deschênes. Selon ce que rapporte le ranger David Perry, la mission des hommes de Scott est claire : « incendier et détruire sur leur passage toutes les constructions [des Canadiens], tuer tout leur bétail, leurs moutons et leurs chevaux, et ravager la campagne tout entière ».

L’opération débute en pleine nuit, le 9 septembre, lorsque les Anglais débarquent un peu à l’est de Kamouraska. Le 10 septembre, 109 maisons sont incendiées ; le lendemain, 121 autres habitations sont réduites en cendre. En quelques heures, 135 familles se retrouvent sans toit. Les jours qui suivent, le même scénario se reproduit à Rivière-Ouelle, à Saint-Rock-des-Aulnais, à Saint-Jean-Port-Joli, à l’Islet, à Cap-Saint-Ignace, à Montmagny.

La plupart du temps, les Anglais rencontrent de la résistance. À Sainte-Anne-de-la-Pocatière, Charlotte Ouellet et plusieurs autres jeunes femmes se seraient déguisées en soldats et auraient fait feu sur les Anglais. La plupart du temps, les quelques Canadiens présents ne sont pas équipés pour se défendre. Le seigneur Jean-Baptiste Couillard, et son fils, l’abbé Joseph Couillard, défendent héroïquement le pays mais sont tués le 14 septembre.

Dans le compte rendu de sa mission, Scott écrit : « Nous avons marché sur une distance de 52 milles et, sur le parcours, nous avons brûlé 998 bons bâtiments, (…) dix chaloupes, plusieurs bateaux plats et petites embarcations, nous avons capturé 15 prisonniers (dont six femmes et cinq enfants), et fait 5 victimes chez l’ennemi ».

Il rentre au bercail avec le sentiment du devoir accompli.

Pour les nôtres, le pire est encore à venir.

L’anse au Foulon

Le lundi 14 septembre 2009

Début septembre, le temps se rafraîchit, l’hiver n’est plus si loin. S’ils souhaitent prendre Québec, les Anglais doivent oublier les échecs de l’été et miser sur une nouvelle attaque. Plus facile à dire qu’à faire cependant. Car jusqu’à la dernière minute, le haut commandement britannique n’arrive pas à s’entendre sur le lieu du débarquement.

Les premiers jours de septembre, les troupes anglaises postées à Montmorency brûlent leurs campements, détruisent leurs retranchements, traversent à la Pointe-Lévy et renoncent à l’idée d’attaquer par l’est. L’état major estime que le meilleur endroit pour débarquer serait Saint-Augustin, sur la rive-nord. Le site se prête bien à un débarquement d’envergure.

Surprendre l’adversaire

Wolfe n’est pas enthousiaste cependant. Le mauvais temps lui sert de prétexte pour repousser un plan d’attaque auquel il ne croit guère. Cette indécision désespère son entourage qui réclame une direction claire et des objectifs réalistes.

Un mois plus tôt, Montcalm avait écrit dans son journal : « On peut être battu, c’est un malheur ordinaire au plus faible ; mais le comble de l’infortune, c’est d’être surpris » (entrée du 12 août). Voilà précisément ce que cherche Wolfe : surprendre, étonner. Et ainsi passer à l’Histoire. Le plan de son état major lui semble trop conventionnel, trop conforme à ce qui a été tenté tout au long de l’été. Il faut prendre l’ennemi à revers, l’attaquer là où il s’y attend le moins.

Autour du 10 septembre, Wolfe choisit l’anse au Foulon. C’est un choix extrêmement audacieux, téméraire même, beaucoup plus risqué que Saint-Augustin. Pour affronter l’armée de Montcalm, les soldats anglais devront apprivoiser les marées capricieuses du Saint-Laurent en pleine nuit, déjouer les sentinelles postées sur la plage, éliminer les avant-postes et, surtout, gravir un rempart d’environ 175 pieds avec leurs armes et leurs équipements.

La légende

Encore aujourd’hui, il existe tout un mystère autour du choix de l’anse au Foulon. Selon une légende qui continue de courir, un espion canadien aurait vendu la mèche et indiqué la voie aux Anglais. Une fois la Conquête assurée, cet espion aurait été récompensé pour sa trahison. Cette légende est rejetée par tous les historiens sérieux.

Certains croient que c’est l’ingénieur Samuel Holland qui aurait convaincu Wolfe de débarquer à l’anse au Foulon. D’autres soutiennent que Wolfe aurait bénéficié des lumières du mystérieux capitaine Robert Stobo qui, dans le passé, avait été fait prisonnier à Québec mais s’était évadé. Le dernier biographe du général anglais croit pour sa part que Wolfe connaissait le potentiel de l’anse au Foulon bien avant d’arriver à Québec.

Quoi qu’il en soit, cette décision, communiquée à peine quelques heures avant le Jour J, irrite profondément son état-major. La veille du débarquement, une rencontre orageuse a lieu entre Robert Monckton, le commandant en second, et le général anglais. La discussion est animée, houleuse même. Wolfe n’en fait qu’à sa tête. Dans un moment de colère, il traite de « lâches » les officiers qui osent le défier.

Durant la courte nuit du 12 au 13 septembre, Wolfe a probablement dû dormir d’un sommeil léger…

Car pour lui et son armée, c’est un quitte ou double, une attaque désespérée.

L’issu du combat pourrait déterminer le sort de l’Amérique

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