Éric Bédard, professeur à la Téluq

ebedard@teluq.ca

Chroniques de la Conquête

Le choc des empires

Le mercredi 17 juin 2009

Pendant l’été 1759, tous les regards sont tournés vers Québec. Cet été là, la capitale de la Nouvelle-France est le théâtre d’un affrontement titanesque entre deux empires européens. Des centaines d’hommes vont mourir à des milliers de kilomètres de chez eux pour la gloire de leur roi. Ils donneront leur vie pour voir triompher leurs institutions, leurs traditions, une certaine façon de voir le monde.

Le siège de Québec et la bataille des plaines d’Abraham constituent le tournant majeur d’une guerre mondiale. La chute de Québec aux mains des Anglais n’a pas seulement été un événement capital pour nos ancêtres qui ont pris part au combat et pour le peuple québécois d’aujourd’hui. Cet événement dramatique est le prélude à la guerre d’indépendance des États-Unis et scelle le sort de la culture française en Amérique et dans le monde pour les siècles à venir.

Lorsqu’on compare la Nouvelle-France de 1759 aux colonies anglaises d’Amérique du nord, on a presque l’impression que la victoire des Anglais était écrite dans le ciel.

C’est qu’au milieu du 18e siècle, la Nouvelle-France compte à peine 70 000 habitants : la population actuelle de Drummondville. Ces gens sont répartis sur un vaste territoire qui va du golfe Saint-Laurent à la vallée de l’Ohio, des Grands Lacs à la Louisiane. La plupart des habitants de la Nouvelle-France sont nés dans la colonie. Les Français les appellent les « Canadiens ».

Cette immense possession française entoure treize colonies anglaises florissantes établies sur les rives de l’Atlantique et peuplées d’environ 1,5 million d’habitants. En 1759, New York compte déjà 50 000 habitants, alors que seulement 8 000 personnes vivent à Québec.

Ce déséquilibre démographique ne dit cependant pas tout et la victoire des Anglais était loin d’être acquise.

Si les colons américains de la Virginie et de la Pennsylvanie souhaitaient mettre la main sur les belles terres de la vallée de l’Ohio et faire la guerre à l’empire français, ils ont bien du mal à convaincre les autres colonies de se mobiliser autour d’objectifs politiques et militaires communs. Les colonies américaines, alors toute attachée à leur autonomie, sont bien loin de former une nation.

Les Français, de leur côté, bâtissent de nombreux forts à plusieurs endroits clefs et pratiquent une guerre de guérilla avec leurs alliés amérindiens. Les victoires françaises de 1756 (Oswego), de 1757 (William Henry) et de 1758 (Carillon) montrent que cette stratégie est efficace, même si elle n’est pas conventionnelle pour les Européens et que les pratiques guerrières des autochtones terrorisent souvent les populations civiles.

Jusqu’à la toute fin de l’année 1757, l’Amérique du nord est un front parmi d’autres d’une guerre qui se déroule surtout en Europe. Avec l’arrivée au pouvoir d’un nouveau premier ministre anglais, cette situation change complètement. William Pitt décide de tout miser sur l’Amérique, donc d’attaquer la France là où elle est le plus faible. Au lieu de traiter de haut les colons Américains, comme l’avaient fait certains généraux anglais dépêchés par les gouvernements précédents, il en fait de véritables alliés. Il convainc également la Chambre des Communes de débloquer des sommes considérables en faveur de l’effort de guerre en Amérique. L’imposante flotte britannique, de loin supérieure à celle de France, est aussi mise à contribution.

Cette nouvelle stratégie porte rapidement fruit. Le 26 juillet 1758, la ville-forteresse de Louisbourg tombe aux mains des Anglais. Située sur le Cap-Breton, dans la province actuelle de la Nouvelle-Écosse, cette porte d’entrée de la Nouvelle-France succombe à l’assaut de l’impressionnante armada du général Jeffrey Amherst qui comprend près de 16 000 hommes. Parmi les jeunes officiers qui se distinguent lors de cette victoire anglaise, un certain James Wolfe.

C’est à lui que Pitt confie la mission de prendre Québec, l’été suivant.

Cap sur Québec

Le lundi 22 juin 2009

Au milieu du 18e siècle, les Anglais rêvent de prendre Québec depuis longtemps.

En 1690, les 2000 hommes de l’amiral Phips remontent le Saint-Laurent et débarquent sur la côte de Beauport, à l’est de la rivière Saint-Charles. Ils sont cependant repoussés facilement par nos ancêtres et les troupes françaises dirigées par l’intrépide Frontenac, alors gouverneur de la Nouvelle-France. Pour que l’événement reste gravé dans les mémoires, les habitants de la Basse-Ville baptisent leur église Notre-Dame-de-la-Victoire.

En 1711, une expédition encore plus ambitieuse n’arrive pas à se rendre à Québec. Victimes du mauvais temps et d’un fleuve Saint-Laurent difficile à naviguer, plusieurs bateaux heurtent des récifs et s’échouent. Le bilan est lourd : près de 900 hommes se noient ou meurent de froid sur les rivages. L’église de la Basse-Ville est aussitôt rebaptisée Notre-Dame-des-Victoires.

Après cette deuxième défaite des Anglais, plusieurs habitants de la Nouvelle-France en viennent presque à croire que leur capitale est imprenable. Juchée sur un impressionnant cap rocheux, protégée par la rivière Saint-Charles, Québec a toutes les allures d’une forteresse. Aussi, le gouvernement de la Nouvelle-France ne juge pas nécessaire de fortifier sa capitale ou de protéger un site aussi stratégique que la Pointe-Lévy, située juste en face de Québec, sur la rive-sud. Une négligence qui coûtera cher aux habitants pendant le siège de l’été 1759.

Pour prendre Québec et faire tomber la Nouvelle-France, les Anglais élaborent une stratégie simple. L’armée anglaise est divisée en deux imposants contingents. Le premier, commandé par Jeffrey Amherst, allait attaquer Montréal par le sud, après avoir emprunté la rivière Richelieu, puis descendre le fleuve vers le nord-est jusqu’à Québec. Le second contingent, dirigé par James Wolfe, remonterait le Saint-Laurent jusqu’à la capitale. Retranchés à Québec, attaqués sur deux fronts, les Français et les Canadiens ne résisteraient pas longtemps, pensent les Anglais. Contrairement au plan prévu, Amherst, bloqué au sud, ne rejoindra les autres troupes qu’en 1760.

Pour ne pas revivre la débâcle de 1711, des marins anglais reçoivent la dangereuse mission de produire des relevés hydrographiques précis du fleuve Saint-Laurent. Dès la fin de l’été 1758, quelques chaloupes britanniques s’aventurent sur le fleuve. Durant l’hiver 1758-1759, des officiers de la marine britannique élaborent le tracé très précis que suivra l’armée anglaise au printemps. L’un de ces officiers est le Capitaine James Cook, plus tard célèbre pour ses expéditions dans le Pacifique.

La marine anglaise quitte le port d’Halifax le 5 mai 1759 en direction de Québec. On aurait souhaité quitter un mois plus tôt pour arraisonner les navires français chargés de ravitailler la colonie mais la température n’étant pas clémente, on dut prendre son mal en patience. Le 15 mai, la flotte longe l’Île d’Anticosti. Le 19 mai, les habitants du Bic aperçoivent au loin des bateaux qui battent pavillon anglais.

C’est la stupeur générale ! Des feux sont allumés pour annoncer aux villages plus au sud que l’ennemi est à nos portes. Le marquis de Vaudreuil, gouverneur de la Nouvelle-France, ordonne aussitôt l’évacuation des habitants.

Le 28 mai, le Princess Amelia mouille au large de l’Isle-aux-Coudres, à moins de 100 km de Québec. Le 14 juin au matin, les habitants de l’Île-d’Orléans découvrent, stupéfaits, que des navires anglais ont jeté l’encre à quelques mètres de leur rivage. Trois jours plus tard, Le Mercier, un capitaine de l’artillerie coloniale posté sur l’île, tire en vain sur les vaisseaux de la flotte britannique.

Les habitants de la colonie sont impressionnés par l’ampleur du déploiement anglais. Un observateur posté à Québec dénombre 164 unités. Ces vaisseaux de ligne, frégates, corvettes ou simples goélettes transportent environ 9 000 soldats anglais et près de 30 000 marins.

Nos ancêtres n’en croient pas leurs yeux : Québec est assiégé !

Un zéro pour Montcalm

Le lundi 29 juin 2009

Le 23 mai 1759, le général Montcalm reçoit les premiers rapports qui confirment hors de tout doute que les Anglais remontent le fleuve pour attaquer Québec. Immédiatement, les milliers de soldats et de miliciens sous ses ordres se mobilisent. Pas question d’abandonner la capitale aux mains de l’ennemi. L’heure est grave…

Louis-Joseph de Montcalm était un militaire français d’expérience. Âgé de 47 ans, blessé à cinq reprises, il avait déjà participé à de nombreuses campagnes. En 1756, il est affecté à la défense du Canada. Il traverse l’Atlantique avec une armée régulière de près de 6000 soldats et remporte plusieurs victoires. À la tête de 3600 hommes, Montcalm écrase une armée de 15 000 anglo-américains à Carillon, le 8 juillet 1758. Après ce remarquable exploit, il aurait souhaité retourner France, à son château de Candiac. Le roi Louis XV en décide autrement. « Sa Majesté s’en remet absolument à votre zèle », lui écrit un ministre français. C’est à lui que revient la lourde responsabilité de défendre Québec…

Pessimisme

S’il attend les Anglais de pied ferme, Montcalm se montre peu optimiste quant à l’issue du combat. « 1759 sera pire que 1758, écrit-il à un officier français le 4 janvier 1759. Je ne sais comment nous ferons. Ah ! que je vois noir ! ». Son journal de campagne est tout aussi sombre : « On peut regarder ce pays-ci, et conséquemment la Louisiane, comme perdus pour la France, à moins d’un miracle inattendu… » (entrée du 3 mars 1759).

Le général français croit que son armée est inférieure en nombre et en qualité à celle des Anglais. Il est également convaincu que la colonie manquera de vivres durant l’été. Les récoltes de l’année précédente avaient été catastrophiques et l’imposante flotte ennemie risquait d’intercepter les vaisseaux français censés ravitailler la colonie.

Les habitants de la Nouvelle-France poussent donc un grand soupir de soulagement lorsqu’ils voient arriver, du 10 au 20 mai, quinze transports chargés de provisions. Cette traversée tient presque du miracle. Par mesure de prudence, les vivres sont stockés à Batiscan, au sud-ouest de Québec. Si, par malheur, la capitale tombait aux mains des Anglais, les habitants de la colonie auraient au moins de quoi passer l’hiver.

Fortifier Beauport

Montcalm était parfaitement conscient que le meilleur endroit pour débarquer des troupes et attaquer Québec était Beauport. Bien avant que Wolfe ne soit en vue, il avait d’ailleurs conçu un plan de défense qu’il met aussitôt à exécution. À partir de la fin mai, trois ponts temporaires sont aménagés sur la rivière Saint-Charles. On fabrique également de nombreuses « redoutes » (fortifications) le long du rivage de Beauport. Malgré la pluie, malgré les vivres rationnés, les hommes travaillent jour et nuit. Des « travaux considérables », selon le notaire Jean Claude Panet, témoin direct des événements.

Lorsque Wolfe s’installe sur la pointe de l’Île d’Orléans, autour du 27 juin 1759, on l’imagine facilement, muni de sa lunette, examiner longuement la capitale tant convoitée. On image sa surprise lorsqu’il fixa sa lunette sur les plages fortifiées de Beauport. Résolu à débarquer ses troupes à cet endroit précis, Wolfe était déjoué. Aussitôt arrivé à Québec, les plans de débarquement du jeune général anglais sont caduques, tout justes bons pour la poubelle. Il fallait complètement revoir la stratégie.

C’était un à zéro en faveur de Montcalm…

Le siège de Québec serait beaucoup plus long que prévu…

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